Séminaire

Les scènes d’entrées de Caccia Dominioni

Photo de couverture : Axonométrie de la séquence d’entrée de l’immeuble Via Vigoni 13 datant de 1959 (page de couverture du mémoire), Céline LABBE, 2019.

Les textes, photographies et pièces graphiques ci-dessous sont tous extraits du mémoire de séminaire « Les scènes d’entrées de Caccia Dominioni » réalisé en S9 sous la direction de Gilles Sensini et Jérôme Guéneau.

Rétrospectives

Cet article sur les entrées de Luigi Caccia Dominioni s’inscrit dans la continuité des travaux de séminaire tenus de septembre à décembre 2017 à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille (ENSA•M), qui avait pour objet un moment particulier de l’histoire du Mouvement Moderne, le rationalisme maniériste milanais. Ce travail nous a mené en tant qu’étudiants à la réalisation d’une exposition intitulée « Razionalismo di maniera Milanaese, Une école maniériste dans le Milan des années 1940-1960 » qui s’est tenue du 23 Mars au 12 Avril à la Maison de l’Architecture et de la Ville (MAV) de Marseille. Puis dans un second temps grâce à l’appui de l’ENSA•M, nous avons eu la chance de pouvoir publier les deux premiers livrets en Décembre 2018 : « Razionalismo di maniera Milanese, Une école maniériste dans le Milan des années 1940-1960 » pour le séminaire et « Razionalismo Manierista Milanese, Analogon(s) milanais » concernant le projet analogue à Milan

Introduction

L’immersion dans l’univers des ingressi milanaises à la manière de Luigi Caccia Dominioni a été réalisé à partir de l’analyse de l’édifice d’habitation Via Vigoni 13 de Luigi Caccia Dominoni, en décomposant chacun des éléments architecturaux et des dispositifs spatiaux qui se succèdent pour parcourir ces entrées conduisant l’habitant milanais de la rue à son logement. La beauté de ces halls d’entrée milanais (ingressi en italien) attire notre attention par le jeu théâtral de ces intérieurs visibles depuis la rue aussi bien pour un spectateur étranger que pour les habitants. Les grandes portes en verre nous invitent à être curieux et à s’approcher de ces sublimes intérieurs qui correspondent à une certaine époque du XXe siècle à Milan et un certain mode de vie appartenant à une classe bourgeoise. Ces entrées prestigieuses se caractérisent par la richesse spatiale séquencée et hiérarchisée (l’androne, le vestibule du gardien, le sas d’attente, l’accès aux escaliers etc.), la richesse matérielle et décorative (murs polis en stuc vénitien, marbres de couleur, sols complexe en mosaïque, garde corps travaillé, design des poignées de porte etc.), l’attention portée au mobilier dessiné pour chaque immeuble. Ainsi « imprégnés de confort et de décor, discrètement caché derrière des façades peu prestigieuses, ces ingressi peuvent être considérés comme des incarnations d’un penchant pour la réception si typique de la bourgeoisie industrielle»[1].

Ces résidences privées sont encore contrôlées aujourd’hui par des concierges qui veillent sur les allées et venues des habitants et de toutes personnes étrangères tentant de pénétrer dans ces univers si particulier. Franchir le seuil de la porte de ces ingressi « fait du simple acte d’entrer, un rituel intemporel et envahissant […] si cher aux milanais »[2], puisque leurs entrées sont conçues comme une « promenade ingénieusement chorégraphiée vers les appartements principaux. »[3]. Ainsi à travers les portes vitrées ce que nous percevons c’est la recherche d’une expression architecturale appropriée au cadre de vie d’une classe moyenne industrielle montante. De ce point de vue, le hall d’entrée milanais donne un aperçu de la vie domestique, qui se passe à l’intérieur du bâtiment.

1-Retour sur l’architecte milanais Luigi Caccia Dominioni

Les origines de Caccia Dominioni (1913-2016)

Luigi Caccia Dominioni est né le 7 décembre 1913 dans une famille noble, dans la région lombarde. Il a grandi dans la Casa Dominioni, la demeure de sa famille en plein centre de Milan sur la Piazza Sant’Ambrogio. Il intègre l’école Politecnico di Milano en 1931 où il rencontrera pendant ses études Ignazio Gardella, les frères Castiglioni et Marco Zanuso qui deviendront tous de célèbres architectes milanais. L’apparition de deux mouvements architecturaux majeurs, le Novecento et le Rationalisme, ainsi que les enseignements de deux professeurs du Novecento, Gaetano Moretti et Piero Portaluppi à l’école Politecnico, auront une influence sur la pratique architecturale de l’architecte Luigi Caccia Dominioni. Il obtient son diplôme en architecture en 1936. Sa carrière professionnelle débutera en créant un studio d’architecture avec les frères Castiglioni qu’ils garderont jusqu’en 1942. Ensuite Caccia Dominioni exercera son métier seul, dans le but de reconstruire la ville de Milan à travers des programmes de résidences bourgeoises privées, de bureaux, d’institutions religieuses ou théâtres. «La majorité des travaux ont été construit à partir du début des années 1950 à la fin des années 1960 soit dans une période de temps très dense. Ainsi beaucoup de projet sont conçus simultanément sur la même table de travail accentuant le caractère d’expérimentation opérationnelle.»[4] L’architecte fait quand même de chaque projet un cas particulier dans lequel il expérimente des formes hétérogènes et met en œuvre son design. Caccia Dominioni a produit de nombreux objets design pour Azucena (fig.1), entreprise d’édition de design, qu’il a cofondé en 1947 avec Ignazio Gardella et Corrado Corradi dell’Acqua.

fig.1 Mobilier Azucena, Luigi Caccia Dominioni, Ignazio Gardella et Corrado Corradi dell’Acqua. Source internet B&B Italia Store Paris celebra Caccia Dominioni
Ill.1 Mobilier Azucena, Luigi Caccia Dominioni, Ignazio Gardella et Corrado Corradi dell’Acqua. Source internet B&B Italia Store Paris celebra Caccia Dominioni

Caccia Dominioni et le condominio milanais

« La typologie du condominio[5] est le résulltat d’une société en mutation de l’après-guerre. En raison du miracle économique, une séparation plus grande est apparue entre riches et pauvres, créant une nouvelle classe dirigeante: «La Borghese Milanese». […] Les riches ne veulent pas abandonner leur vie au centre. Leur souhait de rester au centre a coïncidé avec certains compromis à faire. Cela a eu pour conséquence que les maisons du centre-ville sont de plus en plus petites et souvent partagées avec différentes familles. Cette copropriété a abouti à la typologie du condominio, un élément constitutif composé de propriétés individuelles et communes. Dominioni est considérée comme l’inventeur du langage du condominio, car il a développé une approche et un langage complètement différents de ceux des nombreux autres architectes.»[6]. L’architecte traite l’aspect extérieur du bâtiment en fonction du contexte dans lequel il se situe, puis il conçoit « des volumétries simples et massives dont l’aspect unitaire des façades et la disposition des fenêtres ne laissent pas deviner la partition interne des logements. La composition des façades très contemporaines en all-over de Caccia Dominioni est en contradiction avec le dispositif classique de distribution par pièces des appartements. Ils ont toutes les caractéristiques des appartements bourgeois des XIIIe et XIXe siècle avec hall, vestibule, galerie, antichambre, double distribution, cabinet, bibliothèque, dressing, office. Etc. »[7]

2-La sélection des édifices d’habitation

Le premier travail de ce mémoire a d’abord débuté par la sélection d’un corpus d’édifices d’habitations réalisé par Luigi Caccia Dominioni entre les années 1950 et 1970 à Milan. Les édifices ont été choisis parmi ceux qui ont été étudiés dans un premier travail d’analyse en 2017 à savoir le bâtiment Via Vigoni 13 (1959) issu d’un travail d’équipe avec Marjolène Cerles, Audrey Tam-Tsi et moi même; le bâtiment Via Massena 18 (1963) étudié par une autre équipe (Léa Coulomb, Daniel Masia, Jean Pernal) et la bâtiment Piazza Carbonari 2 (1961). Les bâtiments ont été mis en comparaison dans leur relation au parcellaire, par rapport à leur volumétrie et à leur plan de rez de chaussée pour le dessin des halls d’entrée. Ainsi les bâtiments retenus sont les suivants :

  • les bâtiments Via Vigoni 13 (1959) et Piazza Carbonari 2 (1961), pour la compacité de leur hall d’entrée.
  • les bâtiments Via Massena 18 (1963) et Via Nievo 28 (1957), pour leurs halls longitudinaux étendus dans les rez-de-chaussée.
  • les complexes d’habitations, de bureaux et de commerces du Corso Italia 20-22 (1961) et le Corso Europa 10-13 (1985) , pour les galeries creusées dans le socle des édifices.

Dans un souci de ressources documentaires, seuls les bâtiments Via Vigoni, Via Massena et Corso Italia ont été décomposés entièrement. Les autres bâtiments Piazza Carbonari, Via Nievo, Corso Europa viennent compléter l’analyse des trois premiers objets sélectionnés car certains dispositifs (escaliers par exemple) se répètent dans ces différents bâtiments.

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Documents graphiques réalisés par l'auteur
Ill-3. Documents graphiques réalisés par l’auteur

 

Documents graphiques réalisés par l'auteur
Ill-4. Documents graphiques réalisés par l’auteur

 

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3-Les richesses spatiales des ingressi de Caccia Dominioni

De la rue au seuil d’entrée

Dans chaque immeuble d’habitation Luigi Caccia Dominioni a travaillé précieusement le passage de la rue vers l’appartement pour passer de la sphère public à la sphère privé de manière graduelle. Ainsi ce parcours du dehors au dedans est ponctué par de nombreux dispositifs de seuil d’entrée qui conduit l’habitant à quitter la rue pour se retrouver dans un espace théâtrale transitoire avant de rentrer chez lui. Ce premier seuil l’architecte l’a décliné de plusieurs manières.
Dans le condominio Via Vigoni (fig.1), l’habitant est face à une porte vitrée qui laisse entrevoir ce qu’il se passe à l’intérieur, il est également abrité par la sous-face du balcon du premier étage. Il n’aura qu’une marche à franchir pour passer d’un univers à un autre mais il sera toujours en contact avec la rue car les portes vitrées permettent de rester en contact visuel avec l’extérieur.
Dans le condominio Via Massena (fig.2), il y a une mise à distance entre la rue et le seuil d’entrée qui s’opère car il faut d’abord franchir le portail du parc privé dans lequel se trouve l’immeuble, puis descendre les quelques marches en pas d’ânes pour se retrouver face à la porte d’entrée. Entre ces marches et la porte l’habitant est dans un petit sas extérieur creusé dans l’épaisseur du bâtiment. Dans cet espace, il y a ici une certaine forme d’intimité dans la manière de franchir le seuil pour entrer dans l’immeuble. L’habitant est loin de la rue, il saisit la poignée et pousse la porte d’entrée à l’abri du regard d’autrui, il est déjà passé dans un autre univers.
Dans le complexe d’habitation du Corso Italia (fig.3), il n’y a pas de porte d’entrée car l’entrée est un long passage creusé dans le bâtiment, c’est un long porche éclairé en son centre par une coupole elliptique . Ce grand porche connecte la rue à une cour verte intérieure en permettant l’accès aux magasins et aux résidences privées. En traversant cette séquence, l’habitant s’éloigne de la rue et entre dans un espace mouvementé qui l’entraîne à aller au bout du tunnel, pour trouver la porte qui lui permettra d’accéder dans une autre séquence pour rejoindre son logement.

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La composition des entrées et les jeux de perception

Caccia Dominioni a composé ses entrées comme une série de petites scènes de théâtre valorisant l’occupation des riches propriétaires. Chaque entité est hiérarchisé par sa fonction. Prenons l’exemple de l’habitant qui pousse la porte d’entrée du bâtiment Via Vigoni pour passer de la sphère public à la sphère privé. Il entre dans un premier espace nommé androne en italien (passage menant généralement du portail à l’escalier principal ou du portail à la cour[8]). L’androne est alors l’espace de transition entre le dedans et le dehors. A cet androne est toujours attaché la petite loge du gardien dessiné comme un petit vestibule avec son propre mobilier (un bureau, une chaise, une façade vitrée) chez Caccia Dominioni. Il permet au gardien de contrôler les passages de chaque individu qu’il soit résident ou étranger. A hauteur de la loge du gardien, le propriétaire milanais salue le veilleur de cet immeuble et peut récupérer son courrier par la même occasion par la petite trappe vitrée. Cette petite pièce « est à la fois un foyer de théâtre et une réception d’hôtel. C’était une zone indéfinie de «pas perdus» où des rencontres pouvaient avoir lieu »[9]. La loge du gardien est articulée à une sorte de salle d’attente, un sas avec une assise dessinée sur mesure avec soin par Caccia Dominioni, pour faire patienter les amis venus rendre visite à l’un des habitants de l’immeuble le temps que celui-ci descende de son appartement. De ce sas d’attente le seuil de la sphère privé est franchi les résidents empruntent les escaliers aux géométries variables comme une œuvre d’art sculpturée, ou l’ascenseur pour accéder aux étages supérieurs. Bien que l’androne, la loge du gardien, et le sas d’attente soit enchâssés et articulés entre eux, Dominioni n’a pas pris le chemin le plus simple, l’architecte « s’efforce toujours de donner la plus grande impression spatiale pour créer des espaces stimulants. L’architecte tente de stimuler les émotions des gens en créant des lieux de rencontre surprenants et passionnants. Il y parvient en créant un éclairage contrôlé et surprenant et en créant des lignes de vue contrôlées, de sorte qu’un espace ne se révèle que progressivement. »[10] On ne perçoit jamais ses entrées du premier coup d’œil car il n’y a pas de lignes droites qui permettent de se saisir de la lecture de l’espace en un regard. Il n’y a que des vues diagonales, des vues biaises (figures rouge ci-contre) qui laissent supposer ce qu’il peut se passer dans la scène suivante sans trop en dévoiler. C’est le cas du Corso Italia où depuis l’androne on ne sait pas exactement où se trouve l’accès aux halls latéraux qui permettent d’aller rejoindre les escaliers principaux. Il joue sur l’éclairage naturel ou artificiel et l’obscurité pour guider les résidents dans ses séquences spatiales comme c’est le cas à Via Massena.

Documents graphiques réalisés par l'auteur Source : fig.5 et 6 Photos de l’auteur Via Vigoni 13 et Corso Italia 22-24. fig.7 Photo de Via Massena 18, Léa Coulomb
Ill-7. Documents graphiques réalisés par l’auteur. Source : fig.5 et 6 Photos de l’auteur Via Vigoni 13 et Corso Italia 22-24. fig.7 Photo de Via Massena 18, Léa Coulomb

La géométrie des circulations verticales

Une des figures la plus importante des entrées de Caccia Dominioni est sans aucun doute l’escalier principal. C’est autour de cette pièce emblématique que l’ensemble des petites figures de la séquence de l’ingressi s’articulent. Caccia Dominioni a pris le soin de dessiner des formes géométriques et organiques emblématiques qu’il réintroduira dans plusieurs de ces projets d’édifices d’habitation à Milan. Dans ces premiers projets, les escaliers sont encadrés dans une forme octogonale comme c’est le cas dans les bâtiments Via Vigoni 13 et Piazza Carbonari 2. L’ascenseur lui est contenu dans une forme carré attenante au volume octogonal. Par la suite, les escaliers des bâtiments Via Nievo et Via Massena, sont inscrits dans un cercle avec l’ascenseur au centre, encerclé par les marches. Cette géométrie se déclinera en forme organique donnant des escaliers elliptiques qu’on retrouve au Corso Italia 20-22 et au Corso Europa 10-13. Ce dernier est un mélange de formes entre Via Vigoni et Via Massena, le cercle est déformé pour devenir une ellipse et l’ascenseur n’est pas inscrit au centre de l’escalier mais détaché dans une géométrie qui lui est propre avec le monte-charge des domestiques toujours intégré au système. Ces cages d’escaliers bien qu’elles relient les espaces horizontaux de l’entrée avec la verticalité des étages supérieurs, le spectateur ne les perçoit pas au premier regard. A l’extérieur en façade on devine ces escaliers grâce à la bande verticale de pavés de verre qui devient une bande lumineuse la nuit lorsque la lumière artificielle est allumée. A l’intérieur, les escaliers sont toujours cachés derrière les volumes dans lesquels ils sont inscrits. On les découvre au dernier moment, il y a un effet de surprise. Dans tous ses bâtiments Caccia Dominioni a créé des escaliers qui transcendent l’ordinaire, ce sont de vraies œuvres d’art à part entière, conçues comme de véritables sculptures. Les gardes corps suivent également le mouvement des escaliers qui sont confortables à pratiquer. Ces escaliers sont pour la plupart éclairés naturellement par la bande de pavés de verre. Parfois un événement se passe derrière ces pavés de verre, lorsque l’ombre flouté du monte charge des domestiques monte ou descend d’un étage à un autre.

Documents graphiques réalisés par l'auteur Source : fig.8 Photo de l’auteur Via Vigoni 13 fig.9 Photo de Via Nievo 28, source : BUSCHMANN Andreas, http://sik.arch.ethz.ch/bilder/tags/luigi%20caccia%20dominioni/ fig.10 Photo Corso Italia 22-24, source ZUCCHI Cino, Everyday Wonders
Ill-8 Documents graphiques réalisés par l’auteur. Source : fig.8 Photo de l’auteur Via Vigoni 13. fig.9 Photo de Via Nievo 28, source : BUSCHMANN Andreas, http://sik.arch.ethz.ch/bilder/tags/luigi%20caccia%20dominioni/ fig.10 Photo Corso Italia 22-24, source ZUCCHI Cino, Everyday Wonders

Les effets de plasticité des entrées

Les ingressi sont « des espaces façonnés de différentes manières par l’architecte, l’artiste et le designer, et parfois les trois à égalité. »[11]. Dominioni possède une grande connaissance des matériaux et des techniques de production modernes, toujours complétée par un savoir-faire artisanal. L’architecte porte une grande attention aux atmosphères et à la matérialité des ingressi.

Chaque petite figure décrite précédemment est décorée d’une manière particulière avec des jeux de lumière et de matière. Caccia Dominioni, comme la plupart de ces confrères de l’époque, utilisent des matériaux brillants comme le stuc vénitien peint puis poli, des marbres polychromes brillant au sols et aux murs, des mosaïques, de la céramique réfléchissante, du métal, des bois vernis. Ces matériaux brillants, qu’ils soient clairs ou foncés, reflètent de manière optimale la lumière naturelle le jour et la lumière artificielle la nuit. Outre les revêtements des murs, des plafonds et des sols, ses meubles sont également faits de ces matériaux, ce qui génère un jeu de réflexion qui apporte de la profondeur pour chaque entité spatiale de l’entrée. Le travail de l’architecte va jusque dans le détail du dessin des portes d’entrées et de leur matérialité, de la sonnette, des tapis de sol. On retrouve ainsi cette même gamme de porte d’entrée pourpre avec un encadrement en bois massif, de porte d’ascenseur, de porte en verre, de façade de la loge du gardien dans plusieurs de ces projets. Ainsi la composition de ce mélange savant de matière et de lumière donne un effet de mono-matière des entrées de Caccia Dominioni. Ces ingressi deviennent de petites scènes de théâtre précieuses qui se succèdent les unes après les autres.
Cette réflexion est rendue possible par un choix judicieux de matériaux tels que des revêtements muraux lumineux et/ou réfléchissants. Le sol est souvent recouvert d’une finition encore plus élégante, avec les mosaïques de l’artiste Francesco Somaini.

Source : fig.11a,b,c Photos Via Vigoni 13, Audrey Tam-Tsi . fig.12 Photo Piazza Carbonari 2, source BUSCHMANN Andreas, http://sik.arch.ethz.ch/bilder/albums/mailand-1/content/mg-5643/ fig.13 Photo Via Nievo 28, source https://www.domusweb.it/en/opinion/2015/04/08/the_custodian_s_vestibule.html fig.14 Photo Via Massena 18, Léa Coulomb fig.15 Photo CORSO ITALIA 22-24, source D. Siston Legnani, <https://thespaces.com/karl-kolbitz-ode-sumptuous-entryways-milan/2/>
Ill-9. Source : fig.11a,b,c Photos Via Vigoni 13, Audrey Tam-Tsi . fig.12 Photo Piazza Carbonari 2, source BUSCHMANN Andreas, http://sik.arch.ethz.ch/bilder/albums/mailand-1/content/mg-5643/ fig.13 Photo Via Nievo 28, source https://www.domusweb.it/en/opinion/2015/04/08/the_custodian_s_vestibule.html fig.14 Photo Via Massena 18, Léa Coulomb fig.15 Photo CORSO ITALIA 22-24, source D. Siston Legnani, <https://thespaces.com/karl-kolbitz-ode-sumptuous-entryways-milan/2/> fig.16 a et b Photo de l’auteur du hall d’entrée CORSO EUROPA 10, source BUSCHMANN Andreas, <http://sik.arch.ethz.ch/bilder/albums/ mailand-1/content/mg-5573/>

Conclusions

Cette immersion dans l’univers des halls «théâtralisés» de Caccia Dominioni où la multiplication des pièces et des seuils instaurent une mise à distance entre l’espace public de Milan et le logement des condominio milanese sont caractéristiques de ces halls d’entrées milanais cachés derrière « les trompeuses banalités des enveloppes des édifices milanais »[12].

Les ingressi mises en scène par Caccia Dominioni sont toutes soigneusement travaillées depuis la conception en plan jusqu’au détail du mobilier comme les objets anecdotiques tel que les luminaires inspirés par les feux d’éclairage du tramway milanais que l’on retrouve dans le porche Corso Italia. La sophistication de ces ingressi est réalisée grâce à l’imagination et à l’expérimentation de l’architecte, mais également grâce à l’artisanat raffiné et à la tradition des tailleurs de pierre, des forgerons, des céramistes et des menuisiers, parmi beaucoup d’autres. La contribution des designers et des artistes tel que Francesco Somaini a permis aux ingressi d’être perçus comme des œuvres d’art totales.

Avec l’analyse de quelques ingressi vues précédemment, on retrouve les principales règles de conception et de composition que Caccia Dominioni appliquent aussi bien dans ces entrées que dans l’intérieur de ces logements. Il expérimente dans ces édifices plusieurs manières d’entrer dans le bâtiment. Plongeant sur la rue, creuser ou engraver dans l’épaisseur du socle du bâtiment, il développe différentes stratégies pour organiser les interfaces entre extérieur et intérieur. Ces entrées sinueuses aux dessins organiques traversent l’édifice d’un bout à l’autre incluant l’espace dédié aux services des domestiques. L’architecte dessine des petites pièces à géométries variables articulées entre elles qui favorisent le mouvement, les méandres plutôt que la ligne droite. Caccia Dominioni élimine l’idée d’une progression linéaire dans le parcours unique de la rue au logement. Il cherche des effets de compositions spatiales qui sont en accord avec le déplacement du corps dans l’espace qui ne se déplace jamais en ligne droite mais en faisant des courbes. Ces infléchissements sont appliqués dans la géométrie de chaque petite pièce des ingressi (androne, loge du gardien, sas d’attente, l’escalier, monte-charge des domestiques). Chaque pièce ayant un rôle transitoire pour passer de la sphère publique à la sphère privé. Caccia Dominioni joue alors avec des effets d’accentuation des diagonales « de sorte qu’un espace ne se révèle que progressivement»[13]. D’un espace à un autre les vues biaises laissent deviner ce qu’il se passe dans la scène d’après. L’introduction de dessins organiques telles des plantes rampantes dans les dessins de sol permet de guider l’habitant de la rue vers son appartement. Ainsi l’habitant milanais passe de l’espace public vers son logement en empruntant tous les jours une promenade ingénieusement chorégraphiée par «le piantista» Luigi Caccia Dominioni. Dans cette série de petites séquences hiérarchisées chacun a sa manière de pratiquer les ingressi milanese et se fabrique donc sa propre expérience spatiale dans le condominio si cher à Luigi Caccia Dominioni. Le jeu de composition va de pair avec les effets de plasticité recherchés qui donnent une dimension de mono-matérialité aux volumes, le caractère unitaire du second œuvre dans les ingressi est la marque de fabrique de chaque architecte parmi les innombrables halls d’entrées milanais. Il est possible de reconnaître les ingressi de Portaluppi par exemple avec les fenêtres hublots pivotantes conçus par l’architecte lui même dans la Casa e studio Portaluppi, via Morozzo della Rocca 5, Milano.

L’assemblage savant de ces règles de compositions expérimentées par Luigi Caccia Dominioni fait de ces ingressi milanese des lieux à part entières caractéristiques de Milan comme des « paradis sur terre »[14].

Bibliographie

[1]– Karl Kolbitz, « Entryways of Milan », Taschen, 2017, p.12
[2] – ibid, p.14
[3] – ibid, p.13
[4] – Cino Zucchi « Everyday wonders », Ed. Corraini, 2018, p.20
[5] – Condomìnio sm [de lat. mod. condominium , comp. du lat. avec – et dominium «domaine»]. – Droit de propriété commune à plus d’une personne, copropriété. Déf. extraite du site internet, http://www.treccani.it
[6] – Thèse de Lise Standaert « Milano 1960: The language of Luigi Caccia Dominioni » Université de Gent, 2012, p.35.
[7] – Gilles Sensini,« Razionalismo di maniera Milanese, Une école maniériste dans le Milan des années 1940-1960 », 2017, p.30
[8] – Définition Androne Karl Kolbitz, « Entryways of Milan », Taschen, 2017, p.12
[9] – Manolo De Giorgi, Le vestibule du gardien, Domus N° 985, Nov. 2014
[10] – Thèse de Lise Standaert « Milano 1960: The language of Luigi Caccia Dominioni » Université de Gent, 2012, p.65.
[11] – Définition Karl Kolbitz, « Entryways of Milan », Taschen, 2017, p.26
[12] – Jérôme Guéneau, « Razionalismo di maniera Milanese, Une école maniériste dans le Milan des années 1940-1960 », 2017, p.21
[13] – Thèse de Lise Standaert « Milano 1960: The language of Luigi Caccia Dominioni » Université de Gent, 2012, p.65
[14] – Karl Kolbitz, « Entryways of Milan », Taschen, 2017, p.14

Par Céline Labbé

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