D’un même plan, deux façades - Revue de l'ENSA-M
Séminaire

D’un même plan, deux façades

Luigi Caccia Dominioni : 28/1 via Nievo & 18 via Massena

Lors du premier semestre de master de l’année 2017-2018, le séminaire auquel j’ai participé proposait d’étudier une série de projets d’architectes milanais des années 1940 à 1960. Le corpus composé par le corps enseignant contenait des projets de différents architectes n’ayant ni publié ni communiqué sur leurs travaux (ou du moins très peu). Il était donc délicat (mais pourtant pertinent) de les regrouper sous une nouvelle étiquette, un courant hétérogène et anachronique que l’on a nommé Rationalisme Maniériste. Cette étude approfondie nous a menés à publier deux ouvrages intitulés Razionalismo Manierista Milanese dans lesquels sont développées les analyses des différents projets milanais ainsi que de nouveaux projets expérimentaux du groupe d’étudiants, découlant des figures analysées.

FIG. 1 / 18 VIA MASSENA (1958-1963)
FIG. 1 / 18 VIA MASSENA (1958-1963)

 

Ayant étudié l’édifice d’habitation de Via Andrea Massena 18 de l’architecte Luigi Caccia Dominioni (Fig.1), j’ai pu découvrir une surprenante flexibilité des intérieurs en plan et une étonnante façon de composer la façade. La sensation de percements aléatoire depuis l’extérieur me questionnait face au découpage en nombreuses pièces en plan
(Fig.4). N’ayant trouvé que des documents graphiques de deux étages sur les neuf (source : Itinerari di Architettura Milanese ), je me suis récemment intéressé aux autres édifices d’habitation réalisés par Luigi Caccia Dominioni. Mon but était de trouver les plans les plus ressemblants à ceux de Via Massena 18. C’est alors que la série de plans du bâtiment de Via Ippolito Nievo 28/1 a attiré mon attention (source : Case Milanesi). Le plan de ce dernier semblait être l’union de deux plans de Via Massena juxtaposés (Fig.3 et Fig.4). Cependant, les façades des deux bâtiments étaient entièrement différentes (Fig.1 et Fig.2).

FIG. 2 / 28/1 VIA NIEVO (1955-1957)
FIG. 2 / 28/1 VIA NIEVO (1955-1957)

 

fig-3 et fig-4
fig-3 et fig-4

 

Le plan Caccia Dominioni

L’Edificio per Abitazioni de Via Nievo 28/1, conçu en 1955, est le premier projet d’immeuble urbain entièrement dédié à l’habitation de Luigi Caccia Dominioni. On retrouve quelques éléments chers à l’architecte ; notamment, la figure de l’escalier noble hélicoïdal contenant en son sein un ascenseur cylindrique. Au nombre de deux, ces figures sont placées au quart de la longueur du bâtiment, de chaque côté. Ceci a pour effet de proposer deux logements par palier, soit quatre appartements équivalents par étage (Fig.5). En réalité, tous les appartements sont différents. Et c’est justement le parti pris de l’architecte que de proposer pour chacun des clients une « Casa in Condominio », une maison en immeuble. Pour pouvoir varier au maximum les propositions, les appartements peuvent voir leur nombre de chambre diminuer ou augmenter grâce à des rachats(1) sur les appartements voisins (Fig.6). Ce procédé permet de proposer une grande variété de types. Au R+9, on peut remarquer que les deux logements du milieu ont été réunis pour laisser place à un grand appartement central (Fig.7).

Les 35 appartements disposés dans les 9 étages sont tous différents. Il existe cependant un plan base, malgré le fait qu’on ne le retrouve à aucun niveau. Il s’agit d’un plan imaginaire à partir duquel tous les autres plans découlent et se déclinent (Fig.8)…

fig-5 à fig-8
fig-5 à fig-8

 

De premier abord, les plans révèlent une myriade de pièces ! Des pièces de vie, des pièces de nuit, des pièces par lesquelles on ne fait que passer, des pièces dans lesquelles on s’arrête… Durant toute sa carrière, Luigi Caccia Dominioni prend à cœur la façon de rentrer dans le logement. Il propose toute une variété de séquences d’entrée à travers chaque plan d’appartement qu’il dessine. Les pièces de distribution sont nombreuses. Elles sont, selon les dires de l’architecte, adaptées au mouvement de l’homme dans un espace : un mouvement fluide et relativement courbe. C’est pourquoi ses pièces distributives se dilatent et se resserrent en fonction de leur contexte, de leur utilisation, parfois même de leur aménagement mobilier.

FIG. 9 / VIA NIEVO : DÉCLINAISONS DE PLANS
FIG. 9 / VIA NIEVO : DÉCLINAISONS DE PLANS

 

L’évolution du plan

Luigi Caccia Dominioni va réinjecter certaines caractéristiques de ce projet dans plusieurs de ses futures conceptions. En 1958, il conçoit l’Edificio per Abitazioni de Via Massena 18. C’est le principe en plan qu’il tire de Via Nievo. Il ne fait que réduire de moitié l’ancien plan pour s’intégrer dans une plus petite parcelle. On se retrouve alors avec un nouveau plan base, avec une seule figure centrale de circulation verticale. Deux petites loggias de service sont systématiquement placées à l’arrière de la cage d’escalier. Elles permettent, au-delà d’avoir un espace extérieur, un accès secondaire à l’appartement, celui des domestiques.

FIG. 10 / VIA MASSENA : DÉCLINAISONS DE PLANS
FIG. 10 / VIA MASSENA : DÉCLINAISONS DE PLANS

 

La genèse d’un façade

Premièrement, comme en témoigne l’article A Mario Forlano, l’idée serait sortie à l’improviste : « Pourquoi ne pas faire une façade avec toutes les fenêtres différentes ? ». Une idée plutôt utopique quand on pense à une hypothétique réalisation de près de 400 fenêtres sur-mesure ! Pourtant, la façade finale semble bien comporter un grand nombre de menuiseries différentes (Fig.11) !

FIG. 11 / VIA NIEVO : FAÇADE PRINCIPALES ET FLANCS
FIG. 11 / VIA NIEVO : FAÇADE PRINCIPALES ET FLANCS

 

Deuxièmement, le traitement de l’angle devrait avoir une attention particulière puisqu’il s’agit de la partie de l’édifice qui serait le plus en contact avec la rue et les passants. C’est ce qui semble avoir poussé Luigi Caccia Dominioni à adopter l’idée que certaines fenêtres en bandeaux se retourneraient dans les angles (Fig.12).
Plus tard, il choisira de revêtir l’immeuble avec des carreaux rectangulaires en céramique de couleur bleu-vert foncé. Disposé à la verticale pour assumer son rôle de revêtement, l’architecte a choisi ce matériau pour que l’édifice puisse refléter et se fondre dans la couleur grisâtre du ciel de Milan.

fig-12 & fig13
fig-12 & fig13

 

Au lieu de traiter l’édifice en all-over comme sur Via Nievo, sur l’édifice Via Massena, on remarque deux traitements bien distincts : Celui face à la rue (Fig.14) qui est très peu ouvert, assez régulier et recouvert de tomettes hexagonales en céramique marron, et celui face au parc (Fig.15), largement ouvert, avec un emplacement des fenêtres qui donne une impression d’aléatoire malgré la répétition continue de garde-corps filants sur tous les étages.

fig-14 & fig-15
fig-14 & fig-15

 

S’instaure alors une véritable dualité qui se retrouve même dans le traitement des angles du bâtiment. Du côté parc (Fig.16), la façade ainsi que les nez de dalle et les gade-corps subissent des pliures pour former trois petits angles saillants alors que du côté rue (Fig.17), l’angle est coupé net pour laisser place à une très petite façade percée de fenêtres. C’est en réalité ce petit bout de bâtiment qui fait face à la rue biaise laissant au passant une sensation de légèreté face à l’édifice.

fig-16 & fig-17
fig-16 & fig-17

 

Éléments et principes de composition

Où passe donc la structure ? En général, si l’on se trouve face à un projet où la façade est porteuse, la composition de celle-ci dépend de la structure du bâtiment. Dans une façade aussi hétérogène que celle de l’édifice Via Nievo, on est troublé par l’ensemble des éléments qui ne semblent régis par aucune règle. En regardant l’élévation, on lit un tableau de figures sans début ni fin. Pourtant, nous savons grâce aux plans que la façade contient bel et bien des éléments structurels. Si l’on porte l’attention sur le rez-de-chaussée, on peut remarquer que des poteaux se détachent du reste. On peut alors représenter les descentes de charges sur la façade principale et remarquer que certains poteaux passent à travers ce qui ressemble à des fenêtres teintées (Fig.18). Il s’agit en réalité de panneaux opalins qui sont traités comme des menuiseries de fenêtre à châssis fixe, mais au lieu d’avoir une vitre en verre, il s’y trouve une lame opaque de couleur noire. Étant relativement fin, ce complexe passe à l’extérieur de l’épaisseur structurelle, cachant -quand cela est nécessaire- les poteaux de la façade. Ensuite, c’est le revêtement qui cache le reste.

FIG. 18 / DESCENTE DES CHARGES : VIA NIEVO
FIG. 18 / DESCENTE DES CHARGES : VIA NIEVO

 

Dans la façade sur rue de l’édifice Via Massena, les murs épais sont maçonnés. En revanche, sur la façade plus ouverte du côté parc, il n’y a aucun revêtement ni panneau opalin qui cache la structure. Il s’agit d’un tout autre dispositif que Luigi Caccia Dominioni utilise ici. C’est la multiplication de fenêtres verticales qui trouble la perception des éléments structurels. Viennent ensuite des volets persiennés coulissants qui ajoutent encore un certain nombre d’arêtes verticales à l’ensemble. Si l’on se réfère au plan, on peut superposer à la façade sur parc les descentes de charge (Fig.19). On remarque alors pour la première fois les endroits où, effectivement, il n’y a aucune fenêtre sur toute la hauteur du bâtiment (mais il peut y avoir des volets !). Cependant, à l’avant-dernier étage, un poteau semble passer dans une fenêtre (voir cercle rouge). En réalité le volet présent cache une petite fenêtre accolée au poteau qui passe bien à cet endroit. Comme à plusieurs reprises sur la façade, ce volet aurait été conçu avec la moitié basse des persiennes fermée. Par un artifice de mise en œuvre, Luigi Caccia Dominioni s’arrange pour cacher un élément de la façade qui ne correspond pas au principe de composition.

FIG. 19 / DESCENTE DES CHARGES : VIA MASSENA
FIG. 19 / DESCENTE DES CHARGES : VIA MASSENA

 

D’un même plan, deux façades

Luigi Caccia Dominioni est un concepteur de plan. Il conçoit des plans à pièces qui sont particulièrement flexibles en termes d’usages et en propose une multitude couvrant toutes sortes de types. Avec les nouvelles façons d’habiter (familles recomposées, grandes collocations, etc…) ces plans à pièces retrouvent une nouvelle actualité. Ils s’adaptent particulièrement bien aux évolutions rapides de la société. Ces grands appartements sont parfois redécoupés en plusieurs petits appartements et différents groupes d’individus partagent une même entrée et parfois certains espaces de vie au sein même du logement. En parallèle, Caccia Dominioni a participé à forger une esthétique de l’architecture milanaise d’après-guerre avec ses façades revêtues de carreaux en céramique. Mais ces modes de composition sont particulièrement intéressants d’un point de vue contemporain puisque l’on retrouve énormément de projets actuels traitant des problématiques telles que l’aléatoire en élévation.
De nombreuses pièces d’un côté et une façade libre de l’autre. Aussi incompatible que cela puisse paraître, Luigi Caccia Dominioni réussit le pari de lier ces deux entités par deux fois de manière différente.

FIG. 20 / LUIGI CACCIA DOMINIONI
FIG. 20 / LUIGI CACCIA DOMINIONI

 

Lexique

(1) Rachat : Terme de jargon désignant, lors du dessin d’un plan, le fait de récupérer une pièce destinée à un appartement A pour en faire bénéficier un appartement B.

Par Daniel Masia

Share Post :

More Posts