Marseille, vue(s) du sol - Revue de l'ENSA-M
Séminaire

Marseille, vue(s) du sol

Un workshop pour la journée de cet endroit

« Marseille, vue(s) du sol – mélo-ville en sol mineur »

Par Alexandra Biehler pour l’équipe de la journée de cet endroit

Groupedunes 14 décembre 2017

 

Marseille, vue(s) du sol – mélo-ville en sol mineur , le workshop – “Les journées De cet endroit” 14/12/2017 from groupedunes on Vimeo.

 

Les journées « De cet endroit » rassemblent des écologues, architectes, urbanistes, paysagistes, artistes, étudiants et habitants autour d’une réflexion sur les relations ville-nature à Marseille et se tiennent depuis 2013 à la Friche la Belle de Mai de Marseille (http://www.journees.decetendroit.net).

Elles ont été initiées par le groupe Dunes (Madeleine Chiche et Bernard Misrachi artistes), Thierry Tatoni, écologue, écologue du paysage, enseignant à l’Institut Méditerranéen de  Biodiversité et d’Écologie marine et continentale, Stéphane Hanrot architecte, enseignant à l’ENSA•M, directeur du laboratoire project[s] de 2014 à 2017 et du département de la recherche doctorale de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille jusqu’en 2017, et Isabelle Rault (paysagiste et co fondatrice de l’agence HetR).

Après la disparition de Stéphane Hanrot, trois membres du laboratoire project[s] ont décidé de reprendre le flambeau. Arnaud Sibilat (architecte – doctorant à l’ENSA•M), Séverine Steenhuyse (architecte – docteur en esthétique), et Alexandra Biehler (paysagiste – docteur en géographie) participaient déjà aux journées au travers d’enseignements dans un séminaire d’initiation à la recherche de Master du département AVT de l’ENSA•M.

 

Un workshop pour inaugurer une nouvelle formule

Le thème retenu pour la 5ème édition de décembre 2017 fut le sol urbain, avec un chapelet de questions attachées à cet objet : Que nous dit le sol des villes ? Quelle est la qualité du sol sur/avec lequel se construisent les villes ? Le sol et le sous-sol sol sur lequel se fondent les projets urbains sont-ils des ressources, un bien commun ?

Cette 5ème édition inaugurait par ailleurs une nouvelle formule avec l’introduction d’un workshop précédant les échanges et discussions entre les spécialistes et des citadins marseillais.

Ainsi,  le 14 décembre 2017, la journée « de cet endroit » s’est déroulée en trois temps :

  • le matin a permis de réaliser un workshop avec les étudiants de M2 de l’école d’architecture de Marseille (ENSA•M), de M1 de l’école du paysage de Marseille (ENSP) et de M2, Biodiversité, Écologie, Évolution de l’Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Écologie (IMBE) autour d ‘une réflexion commune sur les sols urbains, et la perception respective de ces sols par les différentes disciplines représentées.
  • l’après-midi s’est organisé autour d’une séance plénière avec des interventions intercalées de débats, mobilisant des spécialistes dans les domaines du paysage, de l’écologie, de la géographie, de l’art…
  • le soir, une projection du film “Détroit, ville sauvage” a été présentée en collaboration avec l’association “Image de Ville”

 

Trois écoles et un thème pour expérimenter l’interdisciplinarité

Comment permettre des croisements entre les disciplines sur le sujet de la ville-nature au cours des cursus respectifs des étudiants ? Un thème, plus qu’un sujet, a donc été proposé pour permettre une expérimentation rapide sur une demi-journée.

Effectivement, lors des journées « De cet endroit » précédentes, malgré l’engagement des trois écoles et la présence des étudiants, la possibilité d’une relation directe avec un enseignement restait aléatoire suivant les sujets abordés chaque année.

Concernant cette édition 2017, le workshop a mobilisé l’ensemble des étudiants autour d’une réflexion sur le thème du sol urbain. Les étudiants de l’ENSP et de l’ENSA•M ont notamment proposé et présenté leurs sites de studio et de séminaire du semestre à expérimenter pour l’exercice, ainsi le lien à la pédagogie de chaque école était clairement perceptible.

Ce workshop avait pour ambition d’amorcer une réflexion commune entre les étudiants de trois disciplines différentes sur les sols, et la(les) perception(s) des sols urbains portée(s) par chacun. Ainsi, chaque étudiant s’est-il donné un rôle d’expert de sa discipline, au sein d’un groupe pluridisciplinaire, missionné sur des terrains différents : la place de la Joliette, la place Castellane, l’avenue du Prado, le quartier du Merlan et le quartier de Sainte Marthe.

Il a alors été demandé de répondre à plusieurs questions par le support/medium du dessin : « Qu’est-ce qu’est ce sol urbain pour vous? Comment voyez-vous les sols et sous-sols du site choisi ? Pourriez-vous dessiner un scénario de “sol idéal” pour le site choisi ? »

 

Le bénéfice de la rencontre interdisciplinaire, ou ce qu’a révélé le workshop : un moment de partage.

Les organisateurs de la journée comme les participants (enseignants chercheurs, professionnels et étudiants) ont largement apprécié le format workshop pour ses aspects très riches et dynamiques. Les retours furent également très positifs de la part des étudiants de toutes les disciplines pour lesquels ce workshop fut un moment de partage stimulant.

 

  1. Le partage des mots :

    La rencontre des étudiants des trois disciplines autour d’un même thème nous a montré combien la compréhension d’un même mot pouvait être différente pour des personnes de disciplines différentes, qui seraient par ailleurs appelés à travailler ensemble dans le futur autour de projets urbains.

    Un certain nombre de termes et leurs définitions ont été particulièrement discutés entre les étudiants :

    • la structure
    • le sol – sous-sol – techno-sol
    • la litière – les sédiments
    • les habitats – le territoire anthropisé
    • la ripisylve
    • la Trame verte et bleue

    Au cœur même du thème développé dans cette journée et proposé pour le workshop, les termes n’étaient donc pas d’emblée compris de la même manière par les trois disciplines convoquées.

  2. Le partage de méthodes :

    Les souhaits et tentatives de partages de méthodes d’investigation des étudiants a révélé des questions importantes relatives à l’élaboration des projets : de quelle(s) nature(s) relève l’histoire du sol ? Comment appréhender ce palimpseste ?

    La recherche de cartes, de photos anciennes pour comprendre la genèse d’un sol urbain a été partagée par quasiment toutes les équipes.

  3. Le partage des modes de représentation :

    Les encadrants du workshop ont pu remarquer l’efficacité avec laquelle les étudiants de projet se sont emparés de la matière qu’on leur donnait pour la transformer ou en faire les paramètres d’une transformation.

    Très rapidement les éléments présents sur le sol, ou sous le sol, de chaque site ont été représentés (bâti, voiries, végétation, nature des sols, etc.) sous forme de blocs diagrammes, de coupes, de plans et de schémas ; avec des découvertes stimulantes de techniques de représentation utilisées couramment par les paysagistes mais nouvelles pour certains architectes des équipes.

    Il apparut alors de manière évidente que représenter, c’était s’interroger. Et quand les étudiants des différentes disciplines ne donnaient pas la même définition du mot « sol », le dessin se révélait être la meilleure façon de partager une idée, de la débattre et de questionner une situation.

  4. Le partage de questions :

    Certaines questions sont apparues rapidement comme essentielles à discuter au sein des équipes, sur les territoires urbains choisis :

    • La question des échelles est apparue comme essentielle : à partir de quand peut-on notamment parler d’hétérogénéité ?
    • Et qu’est ce qui est perçu comme homogène ou hétérogène, et à quelle échelle ?
      Par exemple, un lotissement est-il un espace homogène ? Mais à l’échelle des parcelles, retrouve-t-on les mêmes caractéristiques ?
    • Prend-on en compte la fonction ou les qualités spatiales de l’espace envisagé ?

    Ces questions sont apparues comment essentielles à résoudre pour que chaque représentant de chacune des disciplines puisse exposer clairement son approche du site et de son (ses) sol(s).

  5. Le mode projet comme espace de partage entre les disciplines.

    Dans la recherche de réponse à la question « Pourriez-vous dessinez un scénario d’un “sol idéal” pour le site choisi ? », le « mode projet » s’est rapidement révélé comme espace de partage opératoire entre les disciplines qui travaillent sur nos espaces de vie.

    Si les étudiants écologues n’étaient pas habitués au projet comme les étudiants architectes et paysagistes, ils se sont « imposés » dans certaines équipes, participant aux orientations et à l’élaboration d’un projet s’il y en avait un et/ou ils ont apporté une expertise utile à la bonne représentation du sous-sol et à la prise de décision pour les architectes et paysagistes.[1]

    Envisager une transformation a aiguisé le dialogue, l’a animé.

    Penser les usages de la ville, d’une ville vivante où le sol n’est pas seulement la surface sur laquelle nous marchons fut enthousiasmant pour tous. Les étudiants écologues ont ainsi témoignés avec engouement de leur intérêt à faire du projet tandis que ceux en architecture et paysage ont pris toute la dimension de l’apport des compétences « de l’autre » pour transformer leurs façons de faire.

 

Des perspectives : enseigner avec la pluridisciplinarité ?

Cette formule de workshop d’une demi-journée, qu’on pourrait qualifier de « flash »,  a montré son efficacité. Deux éléments ont certainement favorisé cette réussite : cette matinée mobilisait les étudiants sur des sites dont plusieurs étudiants de chaque groupe étaient déjà « experts », et l’encadrement, important (10 encadrants pour 50 étudiants), avait un caractère pluridisciplinaire marqué (5 disciplines représentées pour ces encadrants enseignants, chercheurs,  et praticiens)[2].

La parole des étudiants en fin de workshop est très « positive » sur plusieurs points :

  • la rencontre avec d’autres disciplines peut courantes :
    Des étudiants écologues interrogés ont dit avoir apprécié l’expérience du workshop, car cette mise en situation leur a permis d’être dans le concret, dans la réalisation. C’était leur première expérience interdisciplinaire avec des concepteurs, des disciplines du projet.
  • le recul sur sa discipline, sur son point de vue « parfois unique » :
    Certains étudiants architectes ont précisé que ce genre de rencontres était à chaque fois une vraie « bouffée d’oxygène » durant des études qu’ils percevaient comme très « autocentrées » sur l’architecture. « Pouvoir partager ses expériences et confronter notre rapport à l’espace et à l’architecture avec d’autres disciplines fait « presque » toujours ressortir des projets intéressants ! »[3]
    « Le contact avec les paysagistes et les écologues a été très intéressant, dans le sens où l’on n’aborde pas un espace de la même manière ».[4]
  • la prise de recul, et le bénéfice d’un autre regard qui enrichit le sien sur le site de projet :
    Des étudiants paysagiste pour lesquels ce workshop constituait une première expérience interdisciplinaire ont apprécié la coopération : « On a un autre regard sur notre site de projet grâce aux autres, à ce travail en commun »[5].
    En effet, Jean François Ravon (ENSP) précise qu’ « il semble en effet que l’expérience ait été positive et constructive pour tous. En dehors de l’intérêt de la rencontre interpersonnelle et de l’ouverture à un autre domaine, cette ” immersion ” a été, pour certain tout au moins, utile à leur propre cheminement et réflexion sur le projet conduit en atelier. » [6]

Ces échanges interdisciplinaires permettent assurément d’avoir un regard plus complet sur un objet d’étude commun afin d’en appréhender la complexité. Ils permettent de mieux comprendre une situation pour mieux agir dans le contexte d’une démarche de projet.

La synergie a bien eu lieu et les mots qui résument le mieux cela ont été donnés par Bertrand Vignal, paysagiste (agence BASE) à propos de cet événement qui, selon lui, « créé des échanges qui font les meilleurs projets par la suite »[7].

Enseigner avec la pluridisciplinarité ?

Cet évènement a suscité un fort enthousiasme auprès d’enseignants chercheurs de l’IMBE/AMU et a conduit à élaborer le montage d’un projet ARCHIPELAGO dans le cadre de l’AAP Académie d’excellence 2017 d’A-MIDEX et en particulier de son action #3, avec des enseignants chercheurs de l’AMU – IMBE – IUAR – ENSP et ENSAM :

Questionnements et perspectives développées : Enseigner avec la pluridisciplinarité ?

Permettre la confrontation et la rencontre des compréhensions et des modes de perceptions d’une même situation par différentes personnalités de diverses disciplines pour co-construire de nouvelles pratiques.

Ce projet n’a finalement pas abouti pour des raisons administratives, mais l’envie des enseignants, chercheurs et praticiens de poursuivre cette expérience « pluridisciplinaire » en l’intégrant à leur pédagogie reste vive et porteuses de projets futurs.

 

Alexandra Biehler pour l’équipe de la journée de cet endroit
« Marseille, vue(s) du sol – mélo-ville en sol mineur »

Références

[1] Observation d‘Arnaud Sibilat après le workshop.

[2] Atelier pluridisciplinaire pour une cinquantaine d’étudiants architectes, paysagistes et écologues encadré par :

Thierry Tatoni, écologue, Alexandra Biehler, paysagiste et géographe, Jean-François Ravon, architecte et urbaniste, Séverine Steenhuyse, architecte, Arnaud Sibilat, architecte, Gabriele Salvia, architecte, Isabelle Rault, paysagiste, François Wattelier, paysagiste, Bertrand Vignal, paysagiste, Isabelle Laffont Schwob, écologue.

Suivie des interventions de :

Bertrand Vignal, paysagiste ; Thierry Gauquelin, écologue ; Philippe Clergeau, écologue ; Samuel Robert, géographe ; Caroline Chottin, paysagiste.

 

[3] Entretien avec un étudiant architecte après le workshop.

[4] Entretien avec une étudiante architecte après le workshop.

[5] Entretien avec une étudiante paysagiste après le workshop.

[6] Entretien avec Jean François Ravon, architecte -urbaniste, enseignant de projet à l’ENSP.

[7] Entretien avec Bertrand Vignal, paysagiste, après le workshop.

Par Alexandra Bielher

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