La recherche à l'ENSA·M

En septembre 2015 se tenaient, à l’ENSA•M, les Rencontres Doctorales en architecture (BRAUP, Project[s], ENSA-M). Orchestrées par Stéphane Hanrot, fondateur et directeur du DREAM – Département de la Recherche doctorale de l’ENSA•M de 2008 à 2017, secondé par Anne-Marie Hélary, assistante du DREAM, ces rencontres nationales regroupaient des doctorants(es) et des directeurs et directrices de thèse de toute la France. Ce moment de foisonnement et d’enthousiasme intellectuel s’articulait autour d’un questionnement sur les rapports entre le projet et la recherche (https://www.marseille.archi.fr/ecole/les-editions-de-l-ensa-m/editions-etudiantes-2/). Les réflexions sur « les conduites à projet » (Boutinet 2014) y apparaissaient comme un axe structurant tandis que Paul Quintrand, Philippe Boudon et Jean-Pierre Peneau rappelaient, à travers l’article intitulé « le Doctorat en architecture », présenté par P. Quintrand et rédigé collectivement, la très grande variété thématique des thèses en architecture et leur forte dimension pluridisciplinaire.

A une moindre échelle, les recherches des doctorants du Département de la Recherche Doctorale de l’ENSA•M expriment tant de la vitalité de la recherche en architecture que de la pluralité des approches. Elles témoignent aussi, en prenant le projet à toutes ses échelles comme objet central, des passerelles entre la pédagogie, la recherche, et la pratique. Et, elles cristallisent des centres d’intérêts qui peuvent intéresser tant les enseignants, chercheurs, praticiens intervenant à l’école et, au-delà, des acteurs de la société civile.

Ce premier numéro de la revue SUD volumes critiques, regroupe les travaux des doctorants et jeunes docteurs des laboratoires Project[s] et INAMA (Investigation(s) sur l’histoire et l’actualité des mutations architecturales, directeur J-L. Bonillo) présentés lors du séminaire doctoral du DREAM de 2017. Les doctorants(es) du laboratoire INAMA illustrent l’intérêt porté à une approche diachronique, attentive aux mutations sociétales et disciplinaires. Ainsi, en explorant les thèmes de la grande composition, du concret de la cité-jardin et l’idée de grande ville, de Barcelone à Berlin en passant par Londres…, Vincent Bradel revient sur le dessin des « limites de la grande ville aux premiers temps de l’urbanisme ». Sylvia Amar nous entraîne dans des « laboratoires d’architectures » à travers les expériences utopiques de communautés états-uniennes et européennes des années 1960 à nos jours. A travers un bornage chronologique similaire, Monira Allaoui retrace la mise en acte d’une autre aspiration à penser et concevoir autrement à travers l’étude du « rôle de la recherche dans la redéfinition des contenus et des formes de l’enseignement durant la période qui court de 1967 à 2017 » à l’école d’architecture de Marseille. Décryptant des changements contemporains, Ana Chuburu, quant à elle, s’interroge sur la révolution numérique et la façon dont elle bouleverse les manières de faire et de concevoir le projet urbain participatif.

Ces travaux, appartenant au champ de la recherche dite fondamentale, sont complétés par des recherches relevant plus de l’expérimentation et, parfois, de la recherche-action au sein du laboratoire Project[s]. Fondé par Stéphane Hanrot et depuis sa disparition en septembre 2017, dirigé par Alexandra Biehler, Mohamed Belmaaziz et Séverine Steenhuyse, « cette unité de recherche étudie les savoirs en actes dans le projet : les savoirs convoqués et utilisés ; les savoirs transformés et produits par la conception » (https://www.marseille.archi.fr/recherche/projects/presentation/). Le thème des territoires périurbains, central dans la conception et la compréhension des métropoles contemporaines, est le fil d’Ariane de plusieurs recherches. Zineb Aït Bouali étudie la densification pavillonnaire en questionnant les « leviers » permettant de réguler l’étalement urbain tout en réduisant les consommations énergétiques des pavillonnaires. Arnaud Sibilat appréhende un autre versant de la densification des zones périurbaines au croisement de l’architecture et de l’écologie en interrogeant les possibilités et les difficultés qu’implique la gestion écologique du jardin pavillonnaire dans ce processus. Ion Maleas aborde sous le volet social le périurbain, en posant à la base de sa réflexion les appels à la densification pavillonnaire, à la production de logement social et à la mixité sociale afin d’explorer les possibilités et limites de cette mise en œuvre tripartite dans les territoires périurbains. Enfin, c’est par le biais de l’infrastructure routière, de sa matérialité, de son vécu et de sa perception que Gabriele Salvia nous propose d’aborder le territoire de la métropole et nous invite, dans un contexte de densification du périurbain, à « comprendre les relations qu’elle entretient avec les territoires limitrophes, ainsi que les contraintes techniques et sécuritaires qui leur sont liées ».

Enfin, ce focus regroupe les résumés de thèse de deux jeunes docteur(e)s ayant soutenu en novembre 2017 et qui ont mis, dans la filiation de Stéphane Hanrot, l’expérimentation et la recherche-action au cœur de leur démarche. Marion Serre explore les « tiers-foncier », délaissés urbains au statut foncier indéterminé, montrant comment ils étaient « l’un des constituants » de la ville d’aujourd’hui propices à différentes appropriations citoyennes. Florent Chiappero, prenant appui sur l’expérience du Collectif Etc. dont il est l’un des membres fondateurs, développe l’hypothèse que les collectifs développent « un modèle original de pratique du projet, enrichissant la taxonomie de Jean-Pierre Boutinet » et, pourrait-on ajouter, bousculant les manières de faire et de penser des architectes dans un monde en pleins bouleversements sociaux, économiques et politiques.

Par le biais de ses jeunes chercheur(e)s, le DREAM est ainsi un incubateur du renouvellement de la recherche, toujours attentive à être en phase avec la pédagogie et les nouveaux défis qui se posent aux architectes et à l’architecture.

                                                                                                                      Muriel Girard

 Références

Jean-Pierre Boutinet, Psychologie des conduites à projet, Paris, PUF, Que sais-je ?, 2014.

Philippe Boudon, Jean-Pierre Peneau, Paul Quintrand, “Le doctorat en architecture”, in Stéphane Hanrot (dir.), Actes des Rencontres Doctorales en architecture 2015, Quels rapports entre recherche te projet dans les disciplines de l’architecture, de l’urbanisme, du paysage et du design ? ENSA•Marseille, 2017, p.15-17, http://fr.calameo.com/read/003368016f3f5f4205755

 

Densification pavillonnaire et énergie

Résumé

Le réchauffement climatique, l’épuisement et le coût des énergies fossiles sont autant d’interrogations qui mettent la question de l’énergie au centre des préoccupations du monde actuel. Cette question est plus cruciale lorsqu’elle est liée au bâtiment et au transport. En effet, ces deux secteurs sont considérés, selon le service de l’observation et des statistiques parmi les secteurs les plus énergivores en France puisque à eux deux ils totalisent près 78 % des consommations énergétiques.

Par ailleurs, le secteur résidentiel est responsable, à lui seul, de 30 % des consommations, sachant que 75 % des logements qui seront habités en 2050 sont déjà construits. L’enjeu le plus important n’est donc pas le neuf mais bien la rénovation. Or dans l’habitat ancien, l’agence Enertech[1] souligne que seule une minorité de propriétaires réalise des travaux d’efficacité thermique, souvent de manière partielle compte tenu des coûts très élevés de la rénovation complète des bâtiments. En effet, les habitations d’avant 1975, notamment les maisons pavillonnaires dont la part est de 55 % du parc logement, ont une consommation de chauffage par m² deux fois plus élevée que les habitations plus récentes. Cette forte consommation est généralement accompagnée à une consommation énergétique liée aux transports étant donné que ces pavillons sont souvent implantés en dehors des centres urbains. En plus d’un accroissement de l’étalement urbain des tissus pavillonnaires sur des terrains agricoles, cette situation fait craindre une amplification des situations de vulnérabilité énergétique pour les ménages dont la facture de chauffage s’alourdit fortement ce qui les conduit à se restreindre en sous-chauffant.

Partant de ce postulat, je me suis interrogée sur les leviers permettant d’une part de contrôler le grignotage des terres agricoles/naturelles en France dû à l’étalement urbain et d’autre part de réduire la part des consommations d’énergie domestique de l’habitat pavillonnaire. Cet objectif a été appuyé également par le fait que l’état ne cesse de multiplier ces progrès en termes de renouvellement urbain notamment avec l’apparition de loi SRU en 2000, puis récemment encore la loi ALUR en 2014. « Refaire la ville sur la ville » est devenu donc l’un des mots d’ordre de l’aménagement urbain susceptible de concilier maîtrise de l’étalement urbain et l’appétence des français pour la maison individuelle. [Miet., 2012]. De ce fait, la densification des quartiers pavillonnaires me parait comme une alternative clé qui pourrait réduire les consommations énergétiques des ménages tout en bénéficiant de nouveaux logements.

Pour répondre à cette problématique, j’ai proposé une méthode qui consiste à croiser une approche intensive centrée sur un petit nombre de cas avec une approche extensive basée sur une échelle plus large, en l’occurrence celle de la métropole Aix Marseille Provence. La première échelle qui est celle du quartier permet d’estimer/mesurer les consommations d’énergie liées au chauffage des différents scénarios de densification et de vérifier/valider par la suite les résultats obtenus sur une échelle plus étendue. La seconde échelle qui est celle de la métropole a pour but d’identifier le gisement potentiel à la densification selon des critères définis par la démarche BIMBY, mais aussi d’évaluer le bilan énergétique que peut produire ce gisement par typologie constructive.

 

Problématique et hypothèses

En janvier 2016, le projet de loi a mis en place la création institutionnelle de la métropole Aix-Marseille Provence (AMP). Ce vaste territoire fusionne six établissements publics de coopération intercommunale (EPCI). Située dans le sud-est de la France, dans la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur (PACA), l’aire métropolitaine d’Aix-Marseille, avec ses 1,75 million d’habitants, est considérée comme la troisième plus grande aire métropolitaine française, après celle de Paris (11,9 millions d’habitants) et de Lyon (1,9 million). Elle se retrouve donc de plus en plus soumise à une forte consommation de l’espace par l’urbanisation, notamment avec l’apparition du phénomène de périurbanisation[2]. Un processus qui trouve son origine dans les pays anglo-saxons aux années 1940, et qui désigne, selon le dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, « l’espace d’interpénétration de la ville et de la compagne caractérisé par l’importance des migrations quotidiennes de travail vers la ville et par le développement, en périphérie, de l’habitat pavillonnaire pour les classes moyennes »[3]. Cette définition n’est pas standardisée en Europe et change d’un pays à un autre. Eurostat parle d’« espaces intermédiaires »[4], l’OCDE d’espaces denses « significativement ruraux »[5].

En France, la périurbanisation, qui débute au milieu des années 1960, connait une forte émergence liée à la démocratisation de l’automobile, l’apparition des classes moyennes, et la promotion du modèle pavillonnaire. En dépit de sa popularisation, M. Vanier & E. Roux, en 2009 précisent dans leur ouvrage « La périurbanisation : problématiques et perspectives » que la périurbanisation est un phénomène multiforme et toujours controversé, malgré les multiples tentatives qui tentent à mieux le définir [Jaillet., Berger., 2007 ; Charmes., 2011 ; Dodier., 2012]. Il qualifie usuellement un espace « hétérogène » et « discontinu », constitué de communes rurales ou de petites villes dépendantes d’un pôle urbain, séparé de la banlieue dense et continue, et caractérisé par une morphologie hybride (mi ville, mi campagne) qui résulte d’une urbanisation en « saut de grenouille » très différente de l’étalement en « tache d’huile » à l’américaine. Ce mixte urbain-rural a été qualifié par [Minnaert., 2013] de « ville diffuse », de « ville émergente », ou encore « tiers espace »[6].

Les définitions citées plus haut du périurbain comme catégorie spatiale réduisent ce concept à sa dimension substantielle, et mettent de l’ombre sur son « esprit » comme lieu d’expression et de visibilité. En croisant ces deux composantes, on peut distinguer trois logiques qui favorisent sa production[7]. La première est une condition nécessaire mais non suffisante : c’est l’accessibilité. La vulgarisation de l’automobile et le développement des infrastructures ont permis de « rendre proche ce qui était lointain et lointain ce qui était proche » [Chalas., Dubois-Taine., 2007][8]. C’est ce qui explique l’ouverture de l’horizon résidentiel des ménages et l’ampleur des déplacements quotidiens. Toutefois, l’accessibilité n’entraîne pas en elle-même la déconcentration résidentielle. D’où une seconde logique qui est celle de l’écart [Lévy., 2011][9]. Elle est issue du grand mouvement anthropologique d’individualisme social qui permet à l’individu de choisir ce qui est de l’ordre du partage et ce qui est privé. Cette logique est incarnée par le modèle pavillonnaire, où la souveraineté semi-communautaire de la famille est assez présente (maison, jardin privé, voiture). Ce modèle est notamment soutenu par les politiques du logement à travers les crédits et les dispositifs d’aides. Des deux logiques précédentes découle une troisième, la logique du monde ségrégé. Ce dernier, qui dépend de la place qu’occupent les individus dans la société, tend à augmenter leur division selon leurs moyens et leurs goûts[10].

Les préoccupations d’ordre environnemental sont très présentes également et prennent le devant de la scène. On parle ici du phénomène de l’étalement urbain[11] et de voracité énergétique. Ces derniers résultent de la minéralisation des sols à un rythme sans précédent, au détriment des espaces naturels et la forte dépendance automobile induite par les basses densités. En effet, on peut remarquer qu’à l’échelle de la métropole d’Aix-Marseille-Provence, 71% de l’espace est urbanisé entre 1998 et 2006, contre 29% pour l’espace naturel mais aussi une forte consommation d’énergie du secteur résidentiel, qui s’élève à 2 736 ktep/an, soit près d’un quart de la consommation totale d’énergie sur toute la métropole. Autrement dit, en moyenne, une famille habitant une maison pavillonnaire en périphérie urbaine consomme quatre fois plus d’énergie (chauffage et transport inclus) qu’une famille en ville [CNOA., 2009].

Il semble donc que la ville étalée génère des surconsommations multiples tant en termes d’espace et de temps que d’énergie. D’ailleurs, l’analyse sur la mobilité urbaine menée en 1988 par P. Newman et J. Kenworthy et publiée dans un ouvrage intitulé « La Dépendance automobile » confirme le lien notable entre la consommation de carburant et la densité urbaine (Newman, 2000). Par leur étude, les deux chercheurs sont arrivés à la conclusion suivante : le principal paramètre décrivant la forme d’une ville est sa densité. Plus la densité d’une ville est élevée, plus la consommation d’énergie pour le transport est faible, cette relation évoluant de manière logarithmique. Avec cette étude, Newman et Kenworthy concluent qu’il est nécessaire de recourir à la planification urbaine et à la densification pour permettre de réduire les consommations d’énergie dans les transports [Arantes et Al., 2016].

Dans ce contexte, les nouvelles pratiques et réflexions qui émergent dans les débats publics et scientifiques invitent à repenser le pavillonnaire non seulement comme un tissu complexe et diversifié, mais aussi, comme un potentiel foncier sous-exploité [CERTU., 2009]. De plus, depuis l’apparition de la loi SRU[12]en 2000, puis récemment encore la loi ALUR[13] en 2014, « refaire la ville sur la ville » est l’un des mots d’ordre de l’aménagement urbain susceptible de concilier maîtrise de l’étalement urbain et l’appétence des français pour la maison individuelle. [Miet., 2012][14].

Partant de ces postulats, je me suis interrogée sur les questions suivantes : la densification pavillonnaire a-t-elle un impact sur les consommations énergétiques domestiques des ménages ? Peut-on considérer la densification pavillonnaire à l’échelle de la métropole Aix Marseille Provence comme remède à l’étalement urbain ? Et dans quelle mesure cette densification réduit-elle les consommations énergétiques des usagers ?

Dans cette optique, de nombreux urbanistes préconisent la compacité urbaine comme source d’économie d’espace et d’énergie [Arantes et Al., 2016][15] pour une ville plus durable. En revanche, cette problématique a surtout été prise en main par les pouvoirs publics qui ont concentré leurs efforts sur la gestion de la consommation énergétique dans le bâtiment sur une échelle plus large (nationale ou européenne) laissant derrière eux l’échelle micro-urbaine. Dans le domaine de la recherche, plusieurs études recommandent également la compacité des villes [Kirwan., 1992 ; Katz., 1994 ; Newman., 2000 ; Bertaud., 2003], pourtant aucune d’entre-elles ne démontre explicitement la pertinence de la ville compacte au regard des performances énergétiques et environnementales bien que de nombreux auteurs s’accordent sur ce point : « le bilan énergétique d’un bâtiment, même pris isolément, dépend fortement de la configuration physique du voisinage plus ou moins immédiat » [Maïzia., 2007][16].

Par ailleurs, si les tentatives relatives à la densification sont en réalité anciennes et nombreuses comme en témoigne l’exemple canadien avec la politique des « appartements accessoires » [Touati., 2013][17], elle reste néanmoins plus récente en France et voit le jour avec la recherche ANR-BIMBY[18] développée par David Miet et Benoit Le Foll en 2009 dans le cadre d’un appel à projets « Villes Durables ». Cette démarche a été considérée par certains comme une nouvelle filière de production de logements généralisables à l’ensemble du territoire national [Miet., Le Foll., 2013]. D’autres ont alerté sur les limites et les conséquences négatives en termes d’urbanisme, si le processus ne répondait qu’à la seule initiative individuelle à la parcelle [CASQY., 2012 ; CAUE27., 2012]. Ceci va des voies sous-dimensionnées au stationnement impossible, jusqu’à l’absence d’espaces publics et de lieux d’aménité, sans compter la disparition des jardins. [Hanrot., 2014][19].

La démarche en question a été testée sur la commune de Marseille, en collaboration avec l’Agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise (AGAM) et l’ENSA Marseille. La méthode consiste à appliquer une série de critères afin d’identifier le gisement potentiel à la densification. A l’issue de ce travail, il en est sorti pas moins de 5 000 parcelles qui pourraient accueillir une maison supplémentaire sans nuire au caractère pavillonnaire des maisons existantes. Partant des conclusions du projet BINBY, j’ai posé une première hypothèse qui considère que cette démarche de densification pourrait être une alternative permettant de réduire les consommations d’énergie. Sur cette base, il est nécessaire d’identifier des gisements potentiels d’économie d’énergie sur une échelle étendue en l’occurrence, celle de la métropole Aix Marseille Provence. In fine, ce travail d’investigation à l’échelle d’un tel territoire permettrait de contribuer à réduire sensiblement les dépenses énergétiques et devrait conduire à produire une ville plus frugale.

Les objectifs de cette recherche sont de deux ordres. Il s’agit de montrer dans un premier temps l’impact de la densification pavillonnaire sur les consommations d’énergie et d’identifier dans un second temps le gisement potentiel qui peut impulser des économies sur un large territoire.

 

Méthode adoptée et premiers résultats

Pour répondre à ces questionnements, j’ai choisi de croiser une approche intensive centrée sur un petit nombre de cas avec une approche extensive à l’échelle de la métropole Aix Marseille Provence. L’intérêt étant de produire une base de réflexion qui pourrait servir les différents acteurs de la métropole (collectivités et institutions publiques), afin de lutter contre l’étalement urbain et réduire les consommations d’énergie engendrées par ce phénomène.

L’approche intensive m’a permis de décrire et d’analyser un lotissement à Aix en Provence (lotissement la Clairnande), composé de douze parcelles. L’ensemble des maisons a été construit dans les années 60 et a subi des modifications spatiales pour certaines, combinées à des travaux de rénovation thermique pour d’autres. Le choix de ce lotissement a été déterminé par un repérage cartographique, effectué au préalable. Le lotissement en question constitue un archétype de maisons pavillonnaires dans la métropole Aix-Marseille-Provence par sa forme (lotissement clos), par la position des maisons dans le terrain (maisons isolées), par la taille des parcelles qui est assez grande (1300 m² en moyenne).

Le travail sur ce cas d’étude est assez intéressant, car le lotissement est passé dans la révision du PLU[20] d’une zone UD[21] à une zone UM22, ceci se traduit par la possibilité d’accueillir de nouvelles opérations allant jusqu’à 59 logements lorsqu’une des parcelles est mise en vente. Dans cette optique, et après de multiples réunions et enquêtes semi-directives auprès des habitants, nous avons, avec Arnaud Sibilat[23] et Ion Maleas[24], modélisé les différents scénarii de densification permise par le nouveau et l’ancien PLU. Trois d’entre eux ont été retenus à cet effet:

– Scénario N°01 BIMBY UD : Une densification sur le modèle BIMBY, qui consiste en une densification douce, lancée par l’habitant par division de sa parcelle. Nous avons réalisé ce scénario dans le respect des règles du PLU en zone UD, sans pousser la densification au maximum rendu possible par cette réglementation. Nous avons seulement doublé le nombre de logements sur le lotissement, passant de 12 maisons à 24, ce qui serait un niveau de densification acceptable en termes d’accès, de stationnement, d’image du lotissement et de capacités des réseaux.

– Scénario N°02 UD maximum : Ce canevas montre ce que deviendrait le lotissement si, petit à petit, un promoteur rachetait les parcelles du lotissement, détruisant la maison existante de chaque parcelle pour y construire un nouveau bâtiment. La densification est poussée au maximum rendu possible par la réglementation de zone UD (ce qu’aurait tendance à faire un promoteur pour tirer le maximum de bénéfices du terrain qu’il a acheté). Ce niveau de densification change beaucoup l’aspect du lotissement, et pose des questions concernant les réseaux existants qui seront très certainement sous-dimensionnés, ainsi que sur les préjudices portées au cadre de vie d’éventuels habitants qui n’auraient pas vendu leur parcelle et se retrouveraient entourés d’immeubles (nouveaux vis-à-vis, perte de végétation, ombre portée, calme…).

– Scénario N°03 UM maximum : C’est le même que le précédent, sauf qu’il représente la densification rendue possible par le classement du lotissement en zone UM. Le niveau de densification est alors porté encore un cran au-dessus, accentuant les problèmes déjà évoqués.

Les figures ci-dessous montrent les trois scénarios de densification du lotissement La Clairnande :

Etat initial du lotissement la Clairnande, Sketchup, 2016 Densification en zone UD BIMBY du lotissement la Clairnande, Sketchup, 2016
Densification en zone UM maximum sans remembrement du lotissement la Clairnande,

Sketchup, 2016

Densification en zone UM maximum sans remembrement du lotissement la Clairnande,

Sketchup, 2016

 

L’objectif de ce travail est de monter, d’une part, la pertinence et la défaillance de chaque scénario selon des aspects quantitatifs : nombre de logements, stationnement, réseaux, surfaces bâties et projetées, coût,…etc. Il est aussi question de simuler, d’autre part, par des calculs simplifiés les consommations d’énergie liées au chauffage de chaque parcelle, en faisant des vérifications in situ des matériaux, de l’orientation, des types de vitrages, des systèmes de chauffage utilisés. L’intérêt de ce bilan simplifié est de définir non seulement la marge d’erreur qui pourrait exister entre les consommations d’énergie calculées pour le chauffage et les consommations réelles, en comparant les résultats obtenus avec les factures énergétiques. Mais aussi de montrer l’influence de l’orientation et des apports solaires, extraits par l’extension VirVil[25] de Sketchup, sur les consommations liées au chauffage lorsqu’on augmente le niveau de densification.

Parallèlement à l’approche intensive, l’approche extensive m’a permis dans un premier temps, d’identifier le potentiel pavillonnaire le plus pertinent pour un projet de densification à l’échelle de la métropole Aix-Marseille Provence. Pour cela, je me suis appuyée sur la méthode BIMBY, en mettant initialement l’hypothèse que toutes les parcelles privées comprenant un logement sous la forme d’une maison sont a priori favorables. Par ce travail cartographique, j’ai repéré et cartographié plus d’un million de parcelles. Toutefois, un certain nombre d’entre elles doit être écarté car leur densification réduit le caractère pavillonnaire de ces dernières [Hanrot., 2014]. J’ai donc prolongé ma réflexion, en m’interrogeant sur l’élaboration possible d’une méthode fondée sur le SIG, permettant de repérer l’ensemble des parcelles éligibles à la densification.

En utilisant le logiciel Q-Gis, j’ai soustrait toutes les parcelles appartenant aux secteurs où la construction est interdite. Il peut s’agir des zones inscrites au plan de prévision des risques (risques d’incendie, inondations, risques industriels…etc.), mais aussi des zones de bruit, des réserves naturelles. Pour affiner ce gisement j’ai introduit les critères suivants [Miet., 2013]:

En faisant une requête sur Q-Gis permettant de trouver l’ensemble des parcelles correspondant à ces critères, le résultat est d’environ 60 000 parcelles. Bien que cette méthode de requête cartographique ait des limites et nécessite des vérifications sur le terrain, elle montre néanmoins que le territoire de la métropole possède un gisement important qui pourrait être densifié sans s’étaler sur de nouveaux terrains.

Ce travail cartographique constituera dans un second temps, une base pour quantifier les consommations énergétiques des maisons pavillonnaires (densifiables) qui appartiennent au même archétype (même forme, même surface, même configuration, même âge) que notre cas d’étude, en l’occurrence celui de la Clairnande. Les résultats obtenus des calculs feront l’objet d’un prochain séminaire, allant de la plus petite échelle qui est celle de la maison puis le lotissement à la plus grande échelle qui est celle de la métropole.

 

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Levy J., Lussault M., 2003, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Belin.

 

Références

[1] Enertech est un Bureau d’études spécialisé dans la performance énergétique du bâtiment. Issue du Cabinet Olivier Sidler, fondé en 1980, la SARL Enertech a été créée en 1998. En Juin 2015 la grande majorité des employés sont devenus actionnaires en adoptant le statut de SCOP.

[2] La périurbanisation est définie selon le dictionnaire Larousse, comme étant une urbanisation diffuse au-delà des banlieues ou de la périphérie d’une ville. Le terme périurbanisation tend à remplacer d’autres concepts dont le sens est identique ou voisin : exode urbain, exurbanisation, contre-urbanisation et rurbanisation. Il ne s’agit pas d’une réaction contre les villes mais plutôt d’une nouvelle phase de l’urbanisation.

[3] Levy J., Lussault M., 2003. Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Belin.P769.

[4] Minnaert JB., 2013, Périurbains : Territoires, réseaux et temporalités, Lyon, ed. Lieux Dits.

[5] Ibid.

[6] Levy J., Lussault M., 2003. Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Belin.

[7] Ibid.

[8] Chalas Y., Dubois-Taine G., 1997, La ville émergente, Arles. L’Aube

[9] Lévy J., 2001, préface, In Thmann Sandra & Daniel Pinson, La maison en ses territoires, Paris. L’Harmattan.

[10] Levy J., Lussault M., 2003. Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Belin.

[11] On peut parler d’étalement urbain quand le rythme de cette extension se fait plus rapide que celui de la croissance démographique : la surface consommée par habitant s’accroît. Il y a découplage entre croissance démographique et artificialisation du sol. Or, comme on le sait, l’un des principes fondamentaux du développement durable réside dans le découplage (mais dans l’autre sens) entre la croissance (économique, démographique) et l’utilisation des ressources et matières premières, au premier rang desquelles les ressources finies, dont le sol. On parle donc d’étalement urbain quand le processus d’urbanisation conduit à une diminution de la densité des zones urbanisées, du fait du développement de zones d’urbanisation peu denses en périphérie des pôles urbains et/ou, parfois, d’une diminution de la population en centre-ville.

[12] La loi SRU (solidarité et renouvellement urbain) se caractérise par un ensemble de mesures visant à renforcer la démocratie et la décentralisation, à favoriser le développement durable et à privilégier la mixité sociale. Elle a été adoptée le 13 décembre 2000 et promulguée le lendemain.

[13] La loi ALUR (accès au logement et l’urbanisme rénové) a pour objectif de réguler les dysfonctionnements du marché, à protéger les propriétaires et les locataires, et à permettre l’accroissement de l’offre de logements dans des conditions respectueuses des équilibres des territoires.

[14] Petitet S., 2013, Densifier l’habitat pavillonnaire : des démarches individuelles aux projets collectifs, revue électronique, ed, Métropolitiques, consulté le 20/06/2015

[15] Arantes L., Marry S., Baverel O., Quenard D., 2016, Efficacité énergétique et formes urbaines : élaboration d’un outil d’optimisation morpho-énergétique, Grenoble, ed. Cybergeo : European Journal of Geography

[16] Ibid.

[17] Touati A., 2013, La densification pavillonnaire en débat, revue électronique, ed. Métropolitiques, consulté le 19/02/2016

[18] BIMBY : Build In My Back Yard

[19] Hanrot S., 2014, Pour une stratégie de projet urbain participatif dans les quartiers pavillonnaires. ENSA Marseille.

[20] Le plan local d’urbanisme PLU remplace désormais le Plan d’Occupation des Sols POS. Il présente le projet d’aménagement et de développement durable de la commune. Le PLU est encadré par le Schéma de Cohérence Territoriale SCOT, qui remplace le schéma directeur.

[21] La zone UD est zone urbaine dont la vocation est de maintenir les proportions existantes du tissu urbain essentiellement composé de bâti pavillonnaire pour leur permettre d’évoluer raisonnablement au regard des éléments de desserte existants et des qualités paysagères à ne pas altérer. Elle comprend un secteur UDh qui se différencie en termes de règle de hauteur maximale des constructions afin de maîtriser leur perception visuelle dans des espaces urbains de sensibilité paysagère. Elle exige dans son texte des hauteurs de constructions inférieur à 10 m jusqu’à la gouttière avec une emprise au sol de 40% plein terre.

[22] La zone UM est une zone urbaine qui a pour vocation d’optimiser le tissu urbain compte tenu de sa position centrale en termes de desserte et de proximité au regard des grands équipements. Elle concerne un tissu urbain où les parcelles et les constructions sont sous utilisées par rapport à leur environnement immédiat et permet d’optimiser le tissu urbain existant sans changer la physionomie générale du quartier, notamment en conservant la typologie de bâti discontinu. Elle favorise également la diversification des fonctions urbaines et la mixité de l’habitat. Elle exige quant à elle des hauteurs de constructions allant jusqu’ à 13 m jusqu’à la gouttière avec une emprise au sol de 60% plein terre.

[23] Arnaud Sibilat, doctorant en deuxième année à l’ENSA Marseille sous la direction de Stéphane Hanrot. Il s’intéresse à la question de l’impact de la densification pavillonnaire sur les jardins.

[24] Ion Maleas, doctorant en première année à l’ENSA Marseille sous la direction de Stéphane Hanrot. Sa recherche porte sur le processus de participation des habitants dans un projet de densification pavillonnaire.

[25] L’extension VirVil SketchUp est un outil de simulation énergétique développé par l’université de Cardiff., utilisable en phase initiale. Elle relie l’outil de conception 3D à un modèle de simulation dynamique HTB2.

Le territoire urbain en Méditerranée

Le séminaire “constitution, recomposition et densification du territoire urbain en Méditerranée” s’est déroulé de 2012 à 2016 en master 2 dans le département Architecture, Villes et Territoires

Ce séminaire entendait explorer les dynamiques urbaines contemporaines en Méditerranée selon deux axes particuliers :

Les deux axes invitaient à saisir le territoire à travers la diversité de ses échelles, du territoire métropolitain aux pratiques du quotidien. Car pour aborder ces questions complexes, il convient de former des architectes capables, par l’analyse et le projet, d’articuler les échelles du territoire, de l’urbain, du paysage et de l’édifié.

Cet article met en lumière les contributions des étudiants de la promotion 2014.

Un double parti pris sous-tend ce séminaire :

Sont présentés ici les textes ayant obtenu plus de 15/20 dans leur intégralité, ainsi que les résumés des autres mémoires produits lors du séminaire. L’équipe enseignante est particulièrement satisfaite du travail de la promotion 2013-2014 et du choix des sujets traités par les étudiants, tous dignes d’intérêt. L’encadrement du séminaire a été assuré par Alexandra Biehler, Stéphane Hanrot, Nadja Monnet, Clément Péqueux;


Modes de constitutions de l’espace public urbain : les pratiques et les formes ( Axe 1).

Alexandra Biehler + Nadja Monnet

Le travail de recherche proposé aux étudiants durant le séminaire répond à un souhait de mieux comprendre la genèse de l’espace public urbain.

Il s’agissait pour les étudiants de mettre à jour d’éventuels processus de constitution d’espace public, en étudiant des espaces urbains, des projets existants, ou en cours de constitution.

Il est en fait question d’appréhender la réalité des modes de vivre en ville selon les concepts de différentes disciplines, notamment la géographie et l’anthropologie, tout en utilisant leur regard et leur expérience d’étudiant en architecture.

Les étudiants (de l’axe 1) ont essentiellement travaillé sur la manière dont l’espace est constitué, composé, établie, perçu, au travers de l’observation et de l’étude des formes et des pratiques pour questionner et débattre de la notion d’espace public.

Caroline Zaruba, dans son mémoire « Ambiance et perception sensible : expérimentation en milieu urbain », a développé ce qu’elle considère comme étant le substrat essentiel de l’espace public urbain : l’ambiance de la rue et les perceptions que peuvent en avoir les citadins. À travers un travail de terrain qui prend en compte autant la morphologie, l’histoire et les témoignages des acteurs des espaces du quartier du Camas, Caroline Zaruba montre que si la singularité de chacune des rues qui composent le quartier est évidente, c’est leur complémentarité qui permet de rendre le quartier identifiable et identifié

Florence Martin, quand à elle, à travers l’étude de l’histoire de trois place du centre ville de Marseille, mais aussi de leur organisation et des usages qu’elles portent, a souhaiter témoigner de la dialectique qui existe entre formes et usages. Elle montre ainsi combien les espaces publics de nos villes sont sensibles aux changements de notre société et en sont en même temps le reflet ; et aussi comment des espaces centraux à priori équivalent quant à leur statut peuvent être différent aux regards des pratiques citadines qui leur sont attachés et des enjeux qui leurs sont liés.

Se posant simultanément la question du statut des galeries marchandes des centres commerciaux, et des caractéristiques d’un espace public “qui fonctionne” – selon ces termes, c’est-à-dire d’un espace vivant, fréquenté, Maxime Molinari pose la question du statut des espaces publics urbains au XXIe siècle. Par le biais d’une approche théorique et d’une analyse de galeries marchande du centre commercial de la Valentine, Maxime Molinari questionne ainsi les critères qui définissent l’espace public et le devenir des centres villes et de leurs espaces publics traditionnels.

C’est également dans un espace public particulier de notre époque et qui s’est fortement développé depuis l’instauration des congés payés sur lequel Karen Le Corroller a décidé de travailler. Inspirées des méthodes développées par Jean – François Augoyard, Jean-Yves Petiteau et Elisabeth Pasquier ainsi que Jean- Paul Thibaud, elle s’est laissé emmener par les pas de cinq Marseillais pour revisiter les plages du Prado. Dans leurs cheminements, elle s’est intéressée à ce qui faisait limites pour ses interlocuteurs, ce qui les contraignaient ou au contraire les encourageaient à déambuler dans cette nouvelle centralité urbaine. Son étude met clairement en évidence que si l’espace public est apparemment ouvert à tous, tout le monde n’y est pas accueilli de la même manière et tous ne se permettent pas de s’y rendre à tout moment, selon leur origines socio-culturelles, leur, âge, sexe ou encore en fonction du jour ou de la nuit.

Quant à Romain Jacquinet, c’est le thème de la sécurisation de l’espace public qui l’a interpellé. Au travers de l’analyse du processus de réhabilitation de la place de la République à Paris, il a cherché à comprendre de quelle manière les dispositifs mis en place pour prévenir des usages non conformes aux attentes influence la sociabilité et les dynamiques de l’espace public. Ses réflexions ne sont pas sans nous rappeler l’étroit lien qu’il y a entre le contrôle des corps et le début de l’illumination des rues qui actuellement est couplée à un balayage constant de caméras de surveillance vidéo.

C’est sur la Rue de la République à Marseille qu’a choisi de travailler Mélanie Fretti pour réfléchir à l’impact de la rénovation urbaine. Revisitant l’histoire de cette artère importante et structurante de la ville, elle s’est attelée ensuite à comprendre le dialogue qui s’établit entre les rez-de-chaussée d’immeubles et la voie publique quand celle-ci est traversée par une voie de tramway.

Fortement marquée par son séjour ERASMUS en Italie, Marine Garand a voulu comprendre le rapport à Marseille des jeunes étudiants, récemment installés dans la ville phocéenne. A la lumière des travaux de Kevin Lynch, elle leur a demandé de lui fournir des cartes mentales des espaces qu’ils fréquentaient assidument. Elle s’est aussi intéressée à l’image qu’ils avaient de la ville avant leur arrivée et à leurs premières impressions en s’installant. En les suivant dans leurs processus d’adaptation à leur nouvel environnement quotidien, elle met en évidence des mécanismes d’apprentissages spécifiques à chacun d’eux mais qu’elle postule de nature bien différente à ceux mis en place par les personnes qui arrivent dans un contexte migratoire moins favorable.

Asya Dimitrova et Aurelio Anthony ont tout deux pris comme cas d’étude, l’ancien quai des Belges du Vieux port de Marseille et son récent réaménagement conçu par Norman Foster et Michel Desvignes. En se penchant très concrètement sur l’ombrière, Asya Dimitrova s’est demandé si cet objet architecturé pouvait se hisser au rang d’œuvre d’art, ce qui l’a incitée à réfléchir au statut de l’art dans l’espace public et l’a amené à comparer l’ombrière de Marseille au Miroir d’eau à Bordeaux. Quant à Aurelio Anthony, son but a été de recenser les usages en vigueur sur ce quai avant et après les travaux et de voir en quoi ils avaient variés ou s’étaient maintenus. En suivant un protocole précis, inspiré de la démarche de Jacques Cosnier, patiemment, heure par heure, jour par jour, il a réalisé une éthologie minutieuse de ce site, accompagnée de recherche documentaires pour saisir les pratiques actuelles et passée de ce qui s’est transformé en une nouvelle place publique (agora ?) de la ville dont le nom (la place de la Fraternité) suggère que les pouvoirs publics marseillais souhaitent (re – ?) créer du lien entre les citadins[1].

Finalement, Julie Freychet s’est penchée sur la question de la représentation cartographique de l’espace public. Utilisant comme point de départ le travail de Giambattista Nolli qui, en 1748, représente la ville de Rome en plan « poché » et fait de la sorte apparaître les porosité de l’espace public, elle initie une réflexion sur la manière de cartographier l’espace public de notre XXIème siècle. Ses interrogations sont alimentées non seulement par des lectures théoriques mais également par une démarche empirique au travers de laquelle, elle met, peu à peu en place un système de représentation graphique qui alimente le débat sur la notion d’espace public et qui permet de mettre en relation des forme, des sens et des dimensions possibles de l’espace. Un travail qui allie donc théorie et pratique et où celles-ci se complémentent et se rétroalimentent sur une tranche de ville concrète : la rue du marché des Capucins, le Cours Julien et la place de Notre Dame du Mont à Marseille.


[1] Et c’est à escient que nous ne parlons pas de citoyens mais de citadins car comme il est désormais trop bien connus, tous les citadins, à savoir un quelconque habitant de la ville, ne jouissent pas forcément des droits (même si souvent ils répondent des mêmes devoirs) que les citoyens.



Éthique et Responsabilité de l’Architecte : Le périurbain, densité/mobilité et relations ville/nature (Axe 2).

Stéphane Hanrot + Clément Pecqueux

Ce séminaire aborde les questions de densification et mobilité et les relations entre ville nature, dans le périurbain, en ce qu’elles interrogent l’éthique et la responsabilité de l’architecte.

Le périurbain – tel qu’il est constitué aujourd’hui de pavillonnaire, de grands ensembles et de pôles commerciaux et industriels – questionne l’architecte dès lors qu’il se préoccupe d’une limitation de l’étalement des villes. Il se questionne sur les relations complexes que la ville entretient avec la nature et l’agriculture. Sur le périurbain qui réduit, parcellise et détruit l’une et l’autre, comme il s’installe tout en les idéalisant et en recherchant leur proximité ; qui privatise les accès informels, les chemins agricoles et forestiers de territoires libres de campagne et de nature. Questions encore sur cet art de vivre “entre soi“, dans sa maison, utilisant quotidiennement sa voiture et profitant exclusivement de son jardin. Un art de vivre qui n’est pas si facile à maintenir aux différents âges de la vie : quand les enfants s’en vont ; quand l’isolement se fait sentir parce que le travail – à cause du chômage ou d’une retraite – n’assure plus le lien social que l’on trouvait au-delà de son voisinage immédiat ; quand l’accès aux services, commerces et activités prend du temps car ceux-ci sont lointains et demande une voiture qui coûte cher. Questions toujours sur les césures entre les lotissements, les résidences et les grands ensembles qui ont tendance à se refermer sur eux-mêmes, rompant les chemins de traverse qui rendaient encore possible la marche à pied et l’usage du vélo.

C’est sur ces différentes préoccupations et à bien d’autres que les étudiants de l’axe 2 ont développé leurs mémoires de séminaire.

Leur posture de recherche mettait en jeu leur éthique et leur responsabilité d’architecte pouvant potentiellement intervenir comme acteur dans le périurbain. Il leur fallait comprendre grâce aux outils de l’architecte sur l’histoire et la morphologie, ses types et ses modèles. Mais dans un territoire constitué et habité, ils se devaient de croiser leurs approches architectoniques avec le point de vue habitant, saisi sur le terrain. Dans un souci de capitalisation des travaux et d’information des décideurs institutionnels, les travaux devaient porter sur le territoire Marseillais. Enfin, les étudiants ont en général repris les thèmes abordés dans ces mémoires à l’occasion de leurs projets de fin d’étude (PFE).

Sont présentés, in-extenso quatre des travaux correctement aboutis. D’autres, encore davantage perfectibles sont présentés par leurs résumés. Ils abordent néanmoins des thèmes essentiels. Citons en particulier le travail de Jehanne Delbé sur l’étanchéité que créent les jardins pavillonnaires envers les flux animaux et humains et les dispositifs architecturaux et paysagers qui pourraient y pallier. Egalement sur les habitats pavillonnaires, le travail de Sophie Fougerat a interrogé les relations socio-spatiales dans les zones d’habitat privé de la Valbarelle à Marseille. Elle s’est attachée à montrer le lien complexe qui s’opère entre les espaces privés de l’entre soi, de la propriété privée et l’espace public de la ville, dont elle a par la même relevé les différents rôles, degrés d’appropriation et valeurs symboliques, au regard des représentations habitantes et de leurs pratiques. Le tout remettant en perspective les ambitions de développement urbain dans ce secteur nécessitant une connexion massive aux infrastructures publiques de la métropole. Citons aussi l’étude que Kewin Tognetti a mené sur les causes du mauvais entretien des espaces publics à Marseille au travers duquel il a confronté le responsable des services concernés de Marseille Provence Métropole (MPM) à un relevé précis des désordres gênants et, de là, construit une comparaison avec le protocole lyonnais de maintenance de ces mêmes espaces. Citons encore le regard que porte Sabrine El Aoufi sur les relations ville/nature au travers d’une comparaison de deux parcs périurbains – la campagne Pastré à Marseille et Perdicari à Tanger, qui met en évidence l’origine des blocages institutionnels qui conduisent à la dégradation de ce dernier. Pour terminer, nous tenons à évoquer le travail de Martin Rabine, qui fort d’un positionnement original, a remis en question les dynamiques de développement des mobilités métropolitaines prochainement à l’œuvre dans la Vallée de l’Huveaune à Marseille, en particulier dans le quartier historique de Saint-Marcel. Posant la question des vertus de l’immobilité, Martin a constitué une analyse des modes de développement de cet ancien village de la campagne marseillaise, tant en termes d’économie que d’organisation sociale et les a remis en perspective face aux besoins actuels de retour à la ville des proximités.

Anansa Gauberti a abordé le thème de l’agriculture urbaine pour investir en profondeur les jardins familiaux, leurs caractéristiques morphologiques, productives et sociales. Elle a essayé de comprendre les raisons de leur distribution dans la périphérie Marseillaise. La combinaison d’un foncier agricole disponible, de l’adduction d’eau par le canal qui irriguait anciennement les bastides et l’implantation des grands ensembles a été déterminante. Elle a, de là, proposé un inventaire des situations opportunes qui pourraient être actualisées.

Camille Desoroux a très précisément investi la question de la résidentialisation des grands ensembles en travaillant sur des projets réalisés et en cours dans les quartiers Nord. Son travail sur le terrain lui a permis de mesurer une certaine efficience de cette doctrine, mais aussi les distorsions entre ce qu’elle positive dans ses annonces et ce qui est ressenti par les habitants dans les faits.

Eloïse Chevrolat et Aymann Musbally ont travaillé de façon complémentaire à la compréhension du fonctionnement sur deux quartiers pavillonnaires de la vallée de l’Huveaune. Aymann s’est attaché à montrer les paradoxes de la mobilité dans le tissu pavillonnaire qui privilégie l’automobile y compris pour les courtes distances, à cause d’un espace piéton dégradé. Quant à Eloïse, sa lecture de ces mêmes quartiers, à l’aune des cités jardins, montre comment les équipements et les espaces publics font défaut dans ces quartiers et quels dispositifs pourraient être mis en œuvre pour y pallier.

En s’appuyant sur ces études, on pourrait ainsi considérer que la discontinuité des traverses – comme les berges du canal de Marseille qui ne sont praticables par les piétons que par endroits alors qu’elles traversent tous les quartiers de la vallée de l’Huveaune – tout comme la fermeture des lotissements et des résidences, rallongent les distances à parcourir pour rejoindre les écoles, les services et les quelques commerces qui persistent. Ce qui pousse les habitants à utiliser leur voiture. L’étroitesse des voies qui résulte de cet urbanisme et la mauvaise qualité des espaces publics réservés aux piétons accentuent ce phénomène. Une fois dans leur voiture, les habitants préfèrent aller faire leurs courses au supermarché ou aller dans un club de sport près du centre commercial plutôt que d’utiliser les ressources de proximité. Condamnant celles-ci à disparaître faute de clientèle. La qualité des espaces publics et des cheminements piétons et cycles, et leurs continuités, seraient bien, comme le relève Jean Häetjens, une des clés de l’abandon de la voiture sur les courtes distances. Mais ce serait aussi la condition pour que la vie sociale se redéveloppe dans ces quartiers autour de services publics et privés vivants. Les conditions d’une “ville passante“, comme la dénomme David Mangin.

En fin de compte, nous tenons à remercier tous ces étudiants pour la qualité de leurs travaux et pour le plaisir qu’ils nous ont donné à les lire.


 

Les laboratoire utopiques du bonheur

Avant-propos sur l’évolution du sujet de thèse : Cette note propose un point d’étape sur un sujet qui connaît des évolutions dans sa formulation. Les terrains de référence identifiés sont situés aux Etats-Unis. Un premier voyage effectué en avril 2017 permet de confronter les problématiques et les hypothèses énoncées avec la réalité de ces terrains.

Résumé :

Face aux enjeux écologiques qui nécessitent un changement profond de nos modes de vie et d’habiter, les propositions architecturales des plus récentes communautés intentionnelles sont-elles en train d’inventer des alternatives crédibles et durables ? Dans un cadre comparatif des expériences historiques et actuelles, on se propose de montrer que, contrairement aux expériences des années 1960-70, leur engagement se positionne, non plus en miroir mais en complément de l’univers urbain.

 

I. SUJET DE THÈSE INITIAL ET PREMIÈRES INVESTIGATIONS

A. Définition et périmètre

Le sujet proposé s’intéresse aux communautés de vie dites « intentionnelles » dont le projet social s’accompagne d’une production architecturale spécifique.

D’un point de vue sociologique, Ronald Creagh[1] en propose la définition suivante :

« (…) les participants ont délibérément choisi de vivre dans un même lieu. Ils rejettent un certain style de vie devenu la norme dominante en Occident. Ils construisent un autre type de société, où ils partagent les tâches, multiplient les échanges et, parfois, mènent ensemble toutes les autres activités. Ils se voient comme les membres d’une société alternative. »

Cette volonté affirmée de sortir du « mainstream » des sociétés occidentales recouvre une remise en question du modèle bourgeois, de la société de consommation, du capitalisme industriel et plus récemment financier, et enfin une nécessité profonde de retrouver une connexion avec la nature.

Ce désir de changement peut être rapproché d’une démarche de réappropriation du mode de vie, mais surtout des valeurs dont une existence individuelle et collective est investie.

Ainsi, la formule « Construire sa vie » prend ici une signification simultanément sociale et architecturale. Tout en liant ces deux disciplines, elle induit une rupture avec le contexte urbain et un déplacement physique vers un ailleurs. Cet « autre » espace est à son tour investi d’une dimension spécifique qui va emprunter autant aux utopies qu’au pragmatisme pour s’inscrire dans la mouvance des contre-cultures.[2]

Pour Yona Friedman, une Utopie réalisable[3] est bien un passage à l’acte, que l’on agisse seul ou collectivement. Dans le cas des expériences communautaires, le rapport fond-forme (le projet communautaire face à sa production architecturale) produit nécessairement un paradoxe : l’acte qui permet de passer de l’idée à sa formalisation nécessite de renoncer à un idéal de référence, par définition inatteignable. Avec Michel Foucault, l’utopie de départ bascule une deuxième fois, se transformant en hétérotopie lorsqu’il s’agit de choisir une localisation géographique ancrée dans le monde réel pour établir la communauté.[4]

Il n’est donc pas rare que le passage de la théorie à la pratique génère des tensions et des contradictions dans l’organisation de ces nouvelles formes de vie et d’habitat.

Les Etats-Unis ont été choisis comme territoire de référence historique. Comme le montre Pierre Lagayette[5], le pays constitue une terre de prédilection pour combiner d’une part l’expérimentation (le work in progress )[6], d’autre part l’installation de nombreux projets utopiques fondée sur l’arrivée des premiers colons en 1620, Les Pilgrims. L’identité et les valeurs américaines se sont structurées sur des thématiques que l’on retrouve chez la plupart des communautés intentionnelles : fuite d’un système oppresseur pour partir en quête d’un bonheur individuel et collectif, une conquête territoriale repoussant sans cesse ses frontières (des terres vierges à la conquête spatiale) et une culture des idéologies contestataires (transcendantalisme, désobéissance civique) mettant en avant une défense farouche des libertés individuelles.

Le périmètre historique étudié s’étend des années 60 à nos jours, une période de cinq décennies au cours de laquelle les vagues de créations communautaires entretiennent des liens avec des événements historiques et des mouvements de contestation marquants (le refus de la guerre du Vietnam, la lutte pour les droits civiques, la critique de la société de consommation, la montée du féminisme et les premières alertes écologiques). Certains de ces thèmes ne vont faire que se renforcer au cours de la période pour être encore plus présents au niveau mondial dans la période contemporaine notamment à travers les crises énergétiques, le rejet du capitalisme financier et les impacts d’un changement climatique désormais à l’œuvre.

 

B. Problématiques et hypothèses initiales

Pour la plupart des communautés, le projet social et économique ne requiert pas une forme propre. De fait, l’habitat et l’organisation spatiale investissent des formes du passé, existantes ou revisitées. D’autres se distinguent au sens où elles cherchent à générer des architectures qui s’inspirent du projet de vie lui-même pour en incarner le sens. Dans ce cas, les formes sont la matérialisation symbolique d’une impulsion contre-culturelle plus vaste. Elles tentent de se situer hors d’une référence à la norme, pour cela de chercher l’innovation, technique et/ou formelle.

La coexistence de ces deux courants montre l’importance des contextes historiques, et pose des questions sur les motivations théoriques, ainsi que sur le fond et la forme des productions architecturales.

Pour explorer ce constat, une problématique centrale et une hypothèse générale ont été posées et déclinées en amont des visites de terrain. La problématique centrale pose la question suivante : quel rôle joue l’architecture dans un projet social communautaire en réaction aux modèles conventionnels ?

En réponse, l’hypothèse générale propose que l’architecture (à toutes les échelles) et les formes d’organisation sociale qu’elle suscite permettent d’apporter une réponse aux contradictions inhérentes à mode de vie, en s’appuyant sur un socle de procédures expérimentales.

Trois grands points interrogent le caractère alternatif de ces expériences.

Une économie pauvre : l’architecture entre références savantes et populaires.

Comment échapper aux modes de vie bourgeois et à l’architecture dominante qui les abrite, tout en adoptant ou en inventant des règles constructives répondant à une logique économique minimaliste ?

On a posé l’hypothèse que les réponses à ces contradictions sont des propositions alternatives. D’une part, elles font référence à des modèles savants (certains, eux-mêmes orientés vers la notion d’architecture expérimentale) ; d’autre part, elles empruntent à des stratégies de détournement, telles que l’auto-construction, le recyclage, la réinterprétation.

Le rapport homme/nature : l’architecture entre archaïsme et technologie

Comment poser sur divers plans la recherche d’une vie meilleure — contrôle des impacts de l’activité humaine sur l’environnement, production de nourriture et d’objets — dans un nouveau rapport à la Nature, sans pour autant renoncer aux acquis de l’évolution sociale et technique, voire en y apportant des améliorations ?

L’hypothèse avancée est que les projets architecturaux élaborés sont en capacité d’apporter une réponse à cette contradiction en mobilisant simultanément des références archaïques et technologiques, dans une tentative de synthèse ; par ailleurs, ils font émerger des visions syncrétiques qui mettent en relation et font dialoguer des contradictions (faire avec des matériaux simples, naturels et/ou réutiliser des rebuts industriels, concilier l’ancien rêve virgilien avec une approche moderne et raisonnée des problématiques environnementales..

Le rêve communautaire : l’architecture entre « l’ordre et l’aventure ».

Interroger le rêve communautaire — valeurs de partage égalitaire, nouvelles règles sociales, valeur d’exemple —induit d’inventer une voie pour construire une architecture, mais aussi l’espace collectif d’une cité. Comment projeter un rapport au territoire (lieux habités, lieux de production, espaces « naturels ») dont les formes supportent et symbolisent un laboratoire social, soit un dispositif non stable, en perpétuelle évolution ?

Nous avons fait l’hypothèse que ce type de projet architectural relève de l’expérimentation. En rupture avec les protocoles opérationnels les plus établis, il se développe comme un work in progress, proposant des règles et des degrés de liberté évolutifs. Enfin, cette typologie de projet architectural interroge une capacité à « soutenir », dans l’espace et dans le temps, l’idéologie du projet social sur un prisme large qui est loin d’être maîtrisable (de la disparition à la gentrification).

 

C. Des études de cas historiques identifiées

Parmi les communautés qui se créent dans les années 1960, 1970, 1980, trois avaient été retenues, chacune pouvant représenter une décennie et ayant un projet socio-architectural spécifique.

Drop City (1965-1970): une communauté d’artistes qui fuit la norme, devenue symbole d’une époque, qui a totalement disparu aujourd’hui pour devenir un mythe

Arcosanti (1970- ): une vision d’architecte en réaction à la ville américaine, basée sur une économie artisanale

Cal Earth (1991- ): une vision d’architecte basée sur une technique de construction appropriable (visée éducative et humanitaire)

 

D. Des visites de terrain

1- une adaptation à la réalité et une ouverture

La préparation du voyage a mis en évidence une nécessité d’adaptation aux possibilités effectives de visite de sites et de rencontres.

Le cas de Drop City a nécessité une première adaptation. Située dans le sud du Colorado à proximité de Trinidad, Drop City (19655-1970) est toujours considérée comme mythique pour le contexte contre-culturel des années 1960. Un documentaire[7], montrant des images actuelles et des témoignages des fondateurs, a permis de comprendre qu’il n’existait plus rien sur le site. L’ensemble de dômes géodésiques, bricolé avec des carcasses de voitures par Steve Baer et le groupe d’artistes fondateurs, a été complètement démantelé après abandon des derniers résidents.

Drop City reste cependant une toile de fond historique incontournable. Plusieurs articles montrent qu’elle avait inspiré d’autres initiatives communautaires, telles Lama Foundation, Synergia Ranch et Libre, existant encore aujourd’hui. Sur les trois, seule Lama Foundation (située à San Cristobal, Nouveau Mexique) a accepté une rencontre.

A l’instar de la Californie qui est habituellement considérée comme l’état américain le plus prolifique en matière de communautés intentionnelles, le Colorado et le Nouveau Mexique sont également des territoires de prédilection. L’immensité des espaces « vierges », des paysages grandioses confrontant montagnes et déserts, très peu de grandes villes, des terres très peu chères à acquérir dans les années 1960, et probablement la proximité avec Drop City, sont sans doute une partie de l’explication.

Ce constat étant fait, il semblait intéressant de saisir l’opportunité d’être sur place pour élargir le périmètre des visites.

2- descriptif synthétique des terrains visités

Deux expériences situées au Nouveau Mexique, à proximité de Taos : Lama Foundation et the Greater World Earthship Community, plus connue sous le nom de Earthship.

Lama Foundation est une communauté dont le projet social spirituel universaliste passe par une reconnexion avec la nature. Fondée en partie par des anciens de Drop City, elle se caractérise par la présence de constructions empruntant au dôme géodésique ou au Zome[8]. Elle est habitée par moins de 10 résidents de l’automne au printemps. Les workshops et séminaires d’été peuvent faire grimper la population jusqu’à une centaine.

La visite a permis d’accéder aux bâtiments collectifs (cuisine, terrasse, espaces de méditation, bibliothèque, salle de bain), deux logements de résidents permanents, l’atelier de sérigraphie (petite activité économique), logements et sanitaires utilisés en été par les résidents temporaires.

Sous la neige, la beauté du paysage avec une vue surplombant une vallée, mettait en évidence la relation entre la localisation dans le paysage et le projet spirituel qui s’appuie sur une reconnexion avec la nature environnante. Les bâtiments semblent avoir été conçus non pas pour disparaître dans ce paysage grandiose, mais plutôt pour s’en faire une chambre d’écho, chaque ouverture étant positionnée, dessinée pour le capter et le faire entrer dans les espaces intérieurs.

Earthship est un laboratoire d’architecture, plutôt qu’une communauté intentionnelle. Initié par l’architecte Michael Reynolds à partir des années 1970, il est à double entrée : une académie pour apprendre la technique de construction, adossée à un terrain dont le statut permet la construction d’architectures expérimentales soutenables[9]. Propriétaire des lieux, Michael Reynolds (1945-) revend des parcelles de différentes tailles et y construit des maisons individuelles 100% autonomes pour des commanditaires privés. L’objectif de Reynolds est de montrer que son modèle de construction fonctionne, qu’il est adaptable à différents contextes, sans renoncement à aucune forme de confort. A Taos, son entreprise commence à ressembler à un village.

Bien que les habitants des Earthships ne partagent pas des espaces de vie collective, ils sont régis par un règlement intérieur qui définit leurs droits et obligations. Le modèle communautaire est pris à contre-sens : partant d’un modèle architectural original, le staff de Michael Reynolds, compagnons de route des trente dernières années voire plus, semble faire communauté, gère l’accueil du public, l’organisation, la tenue des workshops, et une diffusion du projet à l’échelle internationale. La visite et le logement sur place ont permis de mesurer la crédibilité de sa proposition de maison autonome.

Dans le désert de l’Arizona, Arcosanti Urban Laboratory (panneau à l’entrée du site) s’appuie fortement sur un projet communautaire. A 60 km de Phoenix, Arcosanti a été fondé par l’architecte Paolo Soleri (1919-2013). D’origine italienne, élève prodigue et rebelle de Franck Lloyd Wright, Soleri base son projet sur une critique de la ville américaine caractérisée par l’étalement, aboutissant à un éloignement lieux de vie/lieux de travail, à une prédominance de la voiture et des autoroutes urbaines embouteillées, à la pollution et à une perte de connexion avec la nature.

A ce jour, seule une petite partie du projet urbain de Soleri a été réalisée. Conçu et mis en œuvre à partir de 1970 pour accueillir 5000 personnes au final, le projet communautaire compte aujourd’hui environ 60 résidents permanents, dont la plupart sont membres du staff, ainsi que des résidents temporaires (volunteers) qui prolongent leur workshop par des séjours plus ou moins longs (gîte et couvert assuré contre des tâches d’entretien, de gestion du café-restaurant-bar, de travail dans les ateliers de production de cloches, visites guidées du site, accueil librairie-galerie, hôtellerie). Le site est touristique aujourd’hui (public d’architectes, d’étudiants) et les résidents sont ouverts à la discussion.

En Californie, Cal-Earth Institute est un laboratoire d’architecture fondé par l’architecte Nader Khalili en 1991 (1936-2008), situé à Hesperia, à 140km de Los Angeles. Le lieu est dédié à des workshops de formation à la technique de l’adobe, clairement inspirée d’Hassan Fathy, de façon à la rendre appropriable par tous. Enclos sur un terrain aux dimensions modestes qui côtoie des maisons individuelles classiques, le laboratoire dispose d’un site internet attrayant qui laisse supposer une entreprise de grande ampleur. Mais …impossible à contacter, ni par e-mail ni par téléphone, aucun rendez-vous préalable n’a pu être fixé. Le lieu étant fermé au public contrairement à l’information trouvée, la visite et la possibilité de faire des photos sont négociées sur place.

La visite permet de constater que la documentation accumulée est assez déconnectée de la réalité et que le projet se résume à promouvoir une technique de construction pour de l’habitat d’urgence.

Sausalito Houseboats Community, située à 15 km de San Francisco, cultive plusieurs points communs avec Drop City, mais un destin moins tragique. Fondée dès les années 1950, par un groupe d’artistes, la communauté émerge et s’installe progressivement sur ce site où le recyclage permet la construction d’habitations mobiles (non taxées) à moindre frais (récupération des matériaux mis au rebut par le petit chantier naval voisin). Un mode de vie « bohème », rattrapé par le mouvement hippie émerge et finit par former une communauté de fait d’après la documentation trouvée à ce jour. Le site comprend à présent plus de 400 maisons bâties sur des supports flottants (béton ou fibre de verre) amarrées le long de plusieurs quais. Les quais sont devenus des promenades fleuries qui permettent de constater la gentrification du site. Si Drop City a disparu, Sausalito est devenue une marina luxueuse. Certains quais ont déjà basculé du côté de la gatted community, fermés par un portail, ils ne sont plus accessibles à la visite.

3 – le bilan des visites des communautés historiques

L’échantillon retenu se situe dans des états américains où le mouvement communautaire a toujours été très fort. Les sites repérés devaient répondre à la conjonction de deux critères : un projet social axé sur la recherche d’une vie différente et/ou harmonieuse et une architecture spécifique au service de cet objectif. Au final, cinq sites ont été visités à travers trois états qui ont des spécificités historiques, culturelles et climatiques différentes, impactant sur les modes de vie et les styles de construction.

Les différentes situations rencontrées enseignent que le croisement projet social-projet architectural relève d’une question de dosage, chaque entrée étant plus ou moins prononcée, ou n’étant pas priorisée avec la même urgence. Cependant, ce croisement n’est jamais formulé de façon consciente ou spontanée. Par exemple, à Earthship et Arcosanti, le projet architectural est l’entrée principale. Ce qui « fait communauté » aujourd’hui à Arcosanti, et qui le fera peut-être dans quelques années avec la multiplication des Earthships dans un même périmètre, c’est bien le projet architectural (qui comprend une technique de construction, une forme, une vision).

A Lama Foundation, le rapport des résidents actuels à leur héritage architectural semble assez distancié, leur motivation première reste le projet communautaire. Que celui-ci soit facilité par une architecture propice à la méditation ou qui leur permette de reconnecter plus facilement avec l’environnement naturel semble évident lorsqu’on l’évoque avec eux, mais il n’est pas mis en avant dans le discours.

Ce bricolage tout à fait perceptible dans chacune des initiatives n’exclut cependant pas la sincérité du projet et l’attachement à des valeurs fortes, déjà émergeantes dans les années 1970 et particulièrement présentes aujourd’hui, notamment celles liées aux enjeux écologiques.

Plusieurs constats et questionnements émergent de ces visites de terrain.

Drop City, malgré sa disparition, reste une référence historique : beaucoup analysée, beaucoup relatée jusqu’à nos jours. N’est-il pas plus pertinent de l’aborder en rapprochant son échec du succès des Houseboats de Sausalito, communauté elle aussi fondée par une poignée d’artistes dès les années 1950, qui a connu des moments difficiles dans les années 1960 et 1970, avant de devenir une banlieue bourgeoise de San Francisco ?

Lama Foundation, héritière de Drop City par certains aspects, existe toujours. Elle a opté pour une économie pauvre, mais elle semble chercher des ouvertures notamment par une volonté de réparer les bâtiments anciens et de mettre en œuvre de nouvelles constructions en lien avec une école d’architecture. Ces deux axes de développement pourront-il aider le projet communautaire à assumer plus consciemment son héritage architectural et à travailler dans le sens d’un équilibre ?

Arcosanti semble avoir développé de façon conjointe son équation architecture/vie communautaire à travers près de 50 années d’existence. Elle est visiblement confrontée à de nombreuses tensions de part et d’autre : une architecture de béton qui va devoir être restaurée sous peine de dégradations importantes, des blocages financiers et légaux à poursuivre la construction, auxquels s’ajoutent la disparition de Paolo Soleri, ce qui implique d’après les témoignages des réorientations nécessaires du projet communautaire.

Comment un laboratoire d’urbanisme peut-il intégrer la gestion d’une production architecturale qui revêt aujourd’hui une dimension patrimoniale ? La finalisation du projet dessiné par Soleri est-elle nécessaire ­ ou bien son projet doit-il être réinterprété et trouver des adaptations ?

Earthship, en tant que projet global et méthode de construction de maison autonome, s’est révélé beaucoup plus intéressant et crédible que Cal-Earth Institute qui diffuse une technique de construction limitée à de l’habitat d’urgence. Cal-Earth ne propose pas de projet communautaire. Earthship non plus à proprement parler, mais semble cependant fonctionner comme une famille élargie qui partage les mêmes convictions et le même mode de vie. Habiter sur le site de la Greater World Earthship Community induit-il pas une adhésion à des valeurs incarnées par un habitat alternatif à même de répondre aux enjeux écologiques ? Ces valeurs pourraient-elles être l’embryon d’un projet communautaire plus vaste qui, à moyen terme, pourrait prendre en compte la création d’espaces collectifs et d’aménagement de son territoire ?

Ces nouveaux questionnements résultant des visites de terrain nécessitent un retour vers la problématique et les hypothèses énoncées en amont.

 

II. REDÉFINITION DU SUJET DE THÈSE

Cette deuxième partie tente de tirer parti autant des enseignements des visites de terrains et des nouvelles pistes de recherche qu’ils ont apportées.

A. Évolution du cadre de connaissances constitué

1- un contexte historique différent avec des constantes fortes

Sur la totalité de la période étudiée (1965-2015), les expériences communautaires n’ont cessé de perdurer ou d’émerger[10]. Leurs motivations sont formulées différemment et les comportements semblent s’être assagis (en contraste avec certains excès du mouvement hippie), mais des solutions toujours nouvelles sont proposées, sans doute plus pragmatiques dans leur volonté de mettre en place des systèmes viables, tant la prise de conscience d’une urgence à agir semble avoir mûri.

Une aggravation des symptômes qui motive la création de ces communautés est évidente : le rejet de la société de consommation, des médias et du spectacle ; le mode de vie associé à la ville contemporaine et ses impacts (pollution, qualité de vie) ; les crises énergétiques successives (limite des énergies fossiles) ; les crises économiques en série (dépressions, crises financières) ; la crise climatique encore controversée malgré toutes les démonstrations scientifiques.

Ces diverses crises successives depuis les années 1970 semblent profiter à un système économique qui mute sans jamais se renouveler en profondeur. De même, les artisans des technologies simples, appropriables sans être archaïques, restent isolés et font figure de « héro rêveur » (tels Steve Baer à Drop City, Michael Reynolds avec ses Earthships).

Les expériences communautaires restent cependant la preuve sans cesse renouvelée qu’un désir d’acter pour des changements sociaux s’exprime au niveau international. Elles sont à présent majoritairement centrées sur les enjeux écologiques, ce qui les conduits à interroger différemment les enjeux architecturaux.

Les mouvements de pensée historiques ­ bioregionalism et deep ecology ­ trouvent quant à eux une audience plus large et au-delà du territoire américain, mais ne sont pas forcément reliés à des expériences de terrain.

Cette situation, déjà mondiale en 1965, peut être qualifiée de globale à présent. Elle interroge de fait autant le périmètre géographique de cette étude, que les dates de création des terrains sélectionnés. De nouveaux terrains d’étude, apparus dans les années 2000 (Etats-Unis, Canada, France) sont repérés.

2- Des questionnements liés à un contexte historique mondialisé

Au stade actuel des réflexions et des connaissances constituées, des interrogations émergent. Ainsi, pourquoi ce mouvement mondial de contestation que représentent les communautés intentionnelles de par le monde, et dont on connaît l’existence depuis le XIXe siècle, ne trouve pas d’issues plus convaincantes ?

Pourquoi également le virage écologique à une échelle sociétale ne se produit-il ni dans les modes de vie, ni dans les modes de construction proposés, qui restent marginaux, bien que beaucoup de propositions tout à fait innovantes, faciles à mettre en œuvre et souvent moins coûteuses que les techniques courantes existent et se développent tous les jours un peu plus ?[11] Enfin, on essaie de comprendre si les enjeux financiers liés à la transition énergétique sont une raison suffisante pour bloquer une situation mondiale.

Les expériences communautaires des cinquante dernières années montrent clairement qu’elles sont des lieux d’innovation où les ferments d’un « construire autrement » semblent à l’œuvre. Basées sur la volonté des individus de prendre en charge la responsabilité d’une rupture et d’un changement profond de leurs habitudes de vie, les expériences communautaires semblent aujourd’hui les seuls refuges d’une transition incontournable, voire les avant-postes.

Ces interrogations semblent constituer un point d’articulation du sujet à différents niveaux (historique, technologique, écologique social, idéologique) qui fait apparaître aussi bien des avancées que des blocages. Peut-être vivons-nous des années charnières et l’ensemble des processus en cours serait le symptôme d’un changement de paradigme à l’œuvre ­ soit le passage de l’âge mécanique à l’ère de la physique quantique, comme l’avance John Baird Calicott[12].

L’ouvrage de Serge Audier[13] ­ La Société écologique et ses ennemis, paru récemment ­ retrace l’histoire d’une prise de conscience, à travers des mouvements de pensée dissidents et émancipateurs, qui devrait nous aider à mesurer la pertinence d’une telle approche.

Les communautés historiques visitées, et celles contemporaines à venir, pourraient être considérées comme un échantillonnage grandeur nature ­ certes non exhaustif, mais tel n’est pas l’objectif ­ d’une situation mondiale en mouvement.

Les enjeux identifiés étant partagés au niveau planétaire, l’élargissement de l’échantillon à d’autres territoires permettra de sonder la pertinence d’une mise en relation projet social/projet architectural.

 

B. Reformulation des problématiques et les hypothèses initiales

Le cadre du sujet ayant évolué, le phénomène communautaire est mis en perspective depuis le XXIème siècle, sur une séquence de temps définie de 1965-2015, soit 50 ans. Au sein de cette période, on distingue deux temporalités. Une période dite historique regroupant les communautés émergeant de 1965 aux années 90 ; une période dite contemporaine regroupant les communautés émergeant à partir des années 2000.

Si les expériences perdurent, on l’a déjà évoqué, les contenus et les formes évoluent. Ainsi, on propose d’étudier la mutation des contenus des projets sociaux et des formes dans lesquels ils s’expriment.

Les problématiques et les hypothèses initiales évoquées dans le premier point de cette note connaissent également des ajustements.

Quel rôle joue l’architecture dans un projet social communautaire en réaction aux modèles conventionnels ? Mais aussi, comment les contenus des projets communautaires alternatifs ont évolué en un demi-siècle, en fonction du contexte ? Quelles conséquences sur la manière d’appréhender les formes d’organisation de l’espace ?

Deux hypothèses principales sont à présent posées : l’architecture (à toutes les échelles) et les expériences qu’elle suscite permettent d’apporter une réponse aux contradictions inhérentes à ce type d’expérience de vie. Mais aussi, depuis les années 1990/2000, les enjeux écologiques sont passés au premier plan du projet social des alternatives communautaires. Les dispositifs d’aménagement évoquent des formes d’habitat rural traditionnel et sont davantage préoccupés d’intégration au paysage que de créer un repère identifiable sur un territoire. Le signal identitaire exprime ici une volonté d’empathie avec l’environnement naturel. Le périmètre géographique se caractérise par des frontières plus floues pour permettre une plus grande porosité avec l’extérieur.

Elles continuent à être déclinées en trois parties intitulées respectivement :

Ces trois parties intègrent désormais une approche davantage liée à l’intégration au paysage et une relation au territoire.

 

C. Méthodologie

La comparaison entre des expériences communautaires tentées avec un demi-siècle d’écart, dans des contextes historiques radicalement différents, devrait nous permettre de mesurer les différences de fond entre deux imaginaires contre-culturels de l’habitat (ce dernier est ici posé comme une articulation d’échelles: édifices-groupement-territoire).

Pour cela, une étude comparative (expériences historiques, expériences actuelles) permettra d’une part de définir l’origine des communautés, de qualifier leur typologie d’expérience (alternatives sociales, expériences spirituelles ou libertaires), d’autre part d’analyser leur position critique, leurs propositions, leurs choix architecturaux.

L’étude d’expériences actuelles devrait concerner trois nouveaux terrains contemporains, dont deux sont repérés en France et au Canada-Etats-Unis. Il s’agit du Hameau des Buis (initiative de Sophie Rabhi) et de La Cité écologique d’Ham-Nord et La Cité écologique of New Hampshire.

 

Références

[1] Ronald Creagh (1929- ), est sociologue, professeur de civilisation américaine à l’Université de Montpellier et historien du mouvement libertaire. CREAGH Ronald, Utopies américaines: expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours, Mémoires sociales‪, Agone, Marseille, 2009, p.12.

[2] PLASSART Marie, La contre-culture américaine, années 60, révoltes et utopies, Atlande, Paris-Neuilly, 2011, 254p.

[3] FRIEDMAN Yona, Utopies réalisables, 1976. Nouvelle édition : Editions de l’éclat, Paris-Tel Aviv, 2000-2008.

[4] FOUCAULT Michel, Dits et écrits 1984, Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49.

[5] LAGAYETTE Pierre, Terre d’Utopie: l’Ouest américain et les constructions extravagantes du bonheur. ‪Pierre Lagayette, Terre d'Utopie

[consulté le 2 avril 2016]

[7] GROSSMAN Joan, Drop City, Pinball Films, 82’, New York, 2012.

[8] Steve Baer, ingénieur américain, est l’inventeur d’une nouvelle forme de dôme, des coupoles composées de facettes géométriques planes nommées zonagones. Il leur a donc donné ce nom, “zome”, avec le “zo” de zonagones (ou zonaèdres) et le “me” de dôme. Il en a construit ou conseillé quelques-uns dans les années 1970, en particulier à Drop City et à la Lama Foundation, puis a orienté son entreprise Zomeworks vers la fabrication de systèmes solaires.

[9] HODGE Oliver, Garbage Warrior, documentaire 86’, 2007

[10] Op. cit., CREAGH 2009.

[11] BORASI Giovanna, ZARDINI Mirko, Désolé plus d’essence – L’innovation architecturale en réponse à la crise pétrolière de 1973, Centre Canadien d’Architecture-Corraini Edizioni, Montréal, 2007. Catalogue de l’exposition du même nom qui s’est tenue au CCA de novembre2007 à avril 2008.

[12] CALLICOTT J. Baird, Ethique de la Terre, Wildproject, Marseille, 2010

[13] AUDIER Serge, La Société écologique et ses ennemis – pour une histoire alternative de l’émancipation, La Découverte, Paris, mars 2017.

Photos :

The Greater Earthship Community, Taos (Nouveau Mexique), avril 2017

Pratique matricielle du projet

Résumé :

Depuis quelques années, les « collectifs d’architectes » occupent une part non négligeable de l’espace médiatique. Qui sont-ils et que font-ils ? Nous avons ici tenté de répondre. Une recherche se fondant sur des opportunités, pour moi, ce fut d’être co-fondateur en 2009 de l’un de ces groupes, le Collectif Etc. J’en suis depuis l’un de ses principaux animateurs, et toute cette recherche a alors pris appui sur ce groupe.

Dans une première partie de cette thèse, et à partir de ce groupe, nous avons mis en avant l’existence d’un réseau de praticiens, les « collectifs d’architectes », dont l’étude d’un corpus restreint nous a permis d’en donner trois caractéristiques : ce sont des groupes, comprenant majoritairement des architectes, dont l’objectif est de favoriser l’implication citoyenne dans les processus de transformation de la ville. Pour ce faire, ils pratiquent la résidence, l’auto-construction et fabriquent des architectures éphémères.

Notre objet d’étude défini, nous avons formé l’hypothèse que ces groupes développeraient un modèle original de pratique du projet, enrichissant la taxonomie de Jean-Pierre Boutinet, et reposant sur la construction de matrices. Pour cela, nous sommes partis de plusieurs actions menées par le Collectif Etc, pour définir trois matrices successives et que nous avons appelées mythogénique, constructive, et politique. Pour chacune d’elles, une recherche historico-théorique nous a permis d’en former des définitions plus complètes, caractérisant une pratique matricielle du projet. La confrontation de cet idéal-type à l’ensemble des projets du Collectif Etc, puis à des actions menées par les membres de notre corpus restreint de « collectifs d’architectes » nous a permis de confirmer la pertinence de ce modèle, même si la concomitance de ces trois matrices ne se trouve qu’être exceptionnelle, soulevant ainsi les limites des projets réalisés par ces groupes. Toutefois, si ce modèle a été construit sur la base de la pratique de ces groupes particuliers, nous pensons qu’il pourrait se révéler pertinent à l’ensemble des praticiens souhaitant impliquer divers acteurs dans les processus de fabrique de la ville.

 

« Des matrices comme méthode de projet »

 

Depuis quelques années, les « collectifs d’architectes » occupent une part non négligeable de l’espace médiatique. Mais le manque de travaux réflexifs ou théoriques, fondés sur une investigation scientifique, pourrait nous laisser croire que nous assistons là à une nouvelle lubie de jeunes architectes en quête de reconnaissance. Savons-nous même qui sont-ils et ce qu’ils font ? Telles sont les deux principales questions auxquelles nous avons ici tenté de répondre. Une recherche se fondant sur des opportunités, pour moi, ce fut d’être co-fondateur en 2009 de l’un de ces groupes, le Collectif Etc. J’en suis depuis l’un de ses principaux animateurs, et toute cette recherche a alors pris appui sur ce groupe.

Dans une première partie de cette thèse, et à partir de ce groupe, nous avons mis en avant l’existence d’un réseau de praticiens, se connaissant et se reconnaissant sous le vocable de « collectifs d’architectes ». Puis, par l’étude d’un corpus restreint, nous avons identifié trois caractéristiques de la pratique de ces groupes, nous amenant à construire une définition de ce que l’on peut qualifier aujourd’hui de « collectifs d’architectes » : des groupes, comprenant majoritairement des diplômés en architecture, dont l’objectif est de favoriser l’implication citoyenne dans les processus de transformation de la ville, dans le but de créer des situations autogérées. Leurs modalités d’intervention correspondent à la réunion de la pratique de la résidence, de l’usage de l’auto-construction et de la production d’architectures éphémères.

Notre objet d’étude défini, nous avons formé l’hypothèse que ces groupes développeraient un modèle original de pratique du projet, reposant sur la construction de matrices favorisant l’implication de multiples acteurs tout au long du processus du projet. Pour cela, nous sommes partis de l’analyse de plusieurs actions réalisées ces dernières années par le Collectif Etc, nous permettant de définir trois matrices successives et que nous avons appelées mythogénique, constructive, et politique. Pour chacune d’elles, une recherche historico-théorique nous a permis d’en former des définitions plus complètes, caractérisant une pratique matricielle du projet, favorisant l’implication citoyenne. La confrontation de cet idéal-type à l’ensemble des projets du Collectif Etc, puis à des actions menées par les membres de notre corpus restreint de « collectifs d’architectes » nous a permis de confirmer la pertinence de ce modèle, même si la concomitance de ces trois matrices ne se trouve qu’être exceptionnelle, soulevant ainsi les limites des projets réalisés par ces groupes. Toutefois, si ce modèle a été construit sur la base de la pratique de ces groupes particuliers, nous pensons qu’il pourrait se révéler pertinent à l’ensemble des praticiens souhaitant impliquer divers acteurs dans les processus de fabrique de la ville.

 

Cette thèse a été portée par une double ambition : la première a été de donner les caractéristiques d’une pratique émergente du métier d’architecte, en donnant les contours d’une famille de praticiens reconnus sous le vocable de « collectifs d’architectes » ; la seconde a été de proposer un modèle original de pratique du projet, venant étoffer les théories du projet de Jean-Pierre Boutinet et s’appuyant sur la conception de matrices, permettant à tout concepteur d’impliquer de multiples acteurs tout au long du processus de conception.

Cette recherche est partie de deux constats liés, l’un sociétal, l’autre sectoriel. Tout d’abord, la situation de crise généralisée, qu’elle soit politique, écologique, économique ou sociale, laisse apparaître, dans de multiples champs de la vie quotidienne, de nouveaux modes de faire, basés sur un rapport nouveau entre producteurs et consommateurs ou usagers. Le développement de monnaies locales et de la finance solidaire, l’explosion des AMAP pour une agriculture locale, l’invention du community land trust pour la maîtrise foncière, la création de coopératives productrices d’énergie renouvelable pour une alternative au tout-nucléaire, sont autant d’exemples qui laissent à penser qu’une nouvelle époque est en train de s’ouvrir. Partout des alternatives au monde libéral se développent, et tissent des formes nouvelles de coopérations entre les gens, et particulièrement entre les experts et les « habitants ». Dans cette même dynamique, les métiers de la conception spatiale et territoriale tendent aussi à se réinventer : nous serions à nouveau dans un moment participationniste élevé, où des groupes d’architectes, de paysagistes, d’urbanistes, de sociologues ou de designers s’organisent pour expérimenter l’ouverture des processus de conception, et tentent de penser la fabrique de la ville en mobilisant fortement l’idée de maitrise d’usage.

Si cette recherche a tenté de contribuer à cette dynamique collective, elle prend aussi racine dans une opportunité : celle d’être membre fondateur de l’un de ces groupes, le Collectif Etc. C’est en effet en 2009, avec une dizaine de camarades de promotion et alors que nous étions encore étudiants architectes à l’Institut National des Sciences Appliquées (INSA) de Strasbourg, que nous avons mené nos premières actions collectives. J’en suis depuis l’un de ses animateurs permanents. C’est donc à partir et à travers ce groupe que j’ai mené mon travail de recherche au sein du laboratoire Project[s] de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille (ENSAM). D’abord dans le cadre d’un Master Recherche, soutenu en 2012 sous la direction de Stéphane Hanrot[1], puis par le biais de cette recherche doctorale, à laquelle René Borruey[2] s’est associé en tant que co-directeur.

La posture méthodologique adoptée a alors nécessité d’être clairement définie. Son originalité tient de ma double posture, cette de praticien et celle de chercheur. Et comment étudier la pratique en construction d’un groupe auquel on appartient, au sein d’un mouvement lui aussi en construction ? Mon travail de recherche ayant débuté quasiment en même temps que ma pratique professionnelle, il s’est agi d’une part d’une méthode de recherche empirique, menée au cours de projets réalisés par le Collectif Etc et auxquels j’ai pris part en tant qu’acteur du groupe. La tenue d’un journal de bord personnel commentant les actions en cours, ainsi que les multiples entretiens formels et échanges informels avec les membres du Collectif Etc et mon entourage professionnel, sont autant d’éléments venant compléter mon travail de synthétisation académique mené en parallèle de mon activité d’acteur. D’autre part, il s’est agi d’une méthode de recherche hypothético-déductive, menée en tant qu’apprenti-chercheur, principalement par l’analyse a posteriori d’un certain nombre de projets du Collectif Etc, mais aussi par rapport à des projets réalisés par les membres de notre corpus de « collectifs d’architectes ». Mais alors que la première forme de méthode repose sur des projets à la réalisation desquels j’ai directement participé, celle-ci s’appuie sur un corpus plus large de projets réalisés par le Collectif Etc et par des groupes de notre corpus, et auxquels je n’ai pas forcément pris part.

Ces deux méthodes ont été menées « de front », suivant une alternance de ménagement de temps variable. Mais nous situons surtout notre travail à l’intersection de trois grands types de recherche, nous positionnant en fonction d’où nous regardons : la recherche-action quant au travail mené au sein du Collectif Etc (le moi au sein du groupe), l’observation participante dans mon positionnement vis-à-vis du groupe (le moi par rapport au groupe), et une pratique réflexive quant à ma posture personnelle (le moi par rapport à la pratique). Chacune de ces postures correspond à des « moments » particuliers, passant de l’une à l’autre au cours du temps, s’entremêlant dans une certaine forme de complexité et convoquant des auteurs variés et propres à chacune d’elles.

 

Pour mener ce travail de recherche, nous avons posé successivement deux hypothèses : la première a été qu’il y aurait des caractéristiques de pratiques communes chez ces groupes de praticiens que l’on nomme les « collectifs d’architectes ». Cela confirmerait l’émergence d’un mouvement, non pas issu d’une génération spontanée de groupes isolés mais bien constitutifs d’un réseau actif de praticiens se connaissant et se reconnaissant. La seconde hypothèse a été que ces « collectifs d’architectes », en reposant les conditions d’exercice de leur métier, développeraient une pratique originale du projet, s’appuyant sur l’implication des citoyens tout au long du processus de transformation de la ville. Cette thèse est donc organisée en deux parties, prenant comme point de départ le Collectif Etc, et s’élargissant au fur et à mesure du travail.

 

Dans une première partie, nous avons pris comme point de départ l’expérience du Détour de France du Collectif Etc, voyage initiatique d’une année à travers la France, à douze et à vélo, pour aller à la rencontre de praticiens ayant fait un pas de côté par rapport à une pratique « conventionnelle » du métier de concepteur. Une série d’entretiens semi-directifs nous a permis de mettre en évidence l’existence d’un réseau de praticiens se reconnaissant comme appartenant à un même mouvement, celui des « collectifs » intervenant dans et sur la ville. Ayant émergé il y a une vingtaine d’années pour les plus anciens d’entre eux, trois vagues se sont succédées jusqu’à une explosion du nombre de personnes se déclarant aujourd’hui comme étant un « collectif ». Parmi ceux-là, les « collectifs d’architectes » ont particulièrement su attirer l’attention des institutions, de la presse spécialisée et des milieux académiques, tandis que les contours de leur pratique sont restés flous et rarement approfondis.

 

Afin d’en saisir ses caractéristiques, nous sommes à nouveau partis du Collectif Etc et nous avons construit, par l’étude de différents canaux, un corpus d’acteurs à plusieurs niveaux : tout d’abord les structures ayant le plus d’affinité avec Collectif Etc, d’après les acteurs eux-mêmes mais aussi d’après les regards extérieurs portés ; un deuxième niveau avec les structures ayant des liens plus occasionnels avec le groupe ; un troisième cercle de groupes proches, contenant des architectes, mais non français mais donc plus à valeur indicative car relevant de contextes culturels et politiques différents.
L’étude approfondie des membres du premier cercle de ce corpus nous a permis de mettre en avant qu’ils ont pour objectif partagé de favoriser l’implication citoyenne tout au long du processus de projet dans le but de fabriquer des situations d’autogestion. En outre, nous avons relevé l’existence de trois caractéristiques propres aux « collectifs d’architectes » :

 

Nous avons alors pu donner la définition suivante, fondant notre corpus de référence : un « collectif d’architectes » est un groupe d’individus composé d’au minimum un architecte, dont l’objectif est de favoriser l’implication citoyenne dans les processus de transformation du cadre de vie dans le but de créer des situations autogérées. Ses modalités d’intervention correspondent à la réunion de trois caractéristiques : la pratique de la résidence, l’usage de l’auto-construction et la production d’architectures éphémères.

 

Dans une seconde partie, nous avons commencé par explorer la notion de « projet », dont les sources et définitions sont nombreuses. Mais c’est principalement sur les travaux de Jean-Pierre Boutinet que nous nous sommes concentrés. En confrontant ses théories à la pratique des membres de notre corpus de « collectifs d’architectes » observée en première partie, nous avons mis en évidence l’existence de trois types de projets, menés simultanément par ces groupes, et identifiés d’après la taxonomie que cet auteur développe : le projet d’événement, le projet architectural et le projet de société. Notre hypothèse étant que ces « collectifs d’architectes » pensent le projet d’une manière originale, nous avons proposé le terme de « pratique matricielle » pour rendre compte de l’objectif recherché : ensemble de règles permettant dans un espace et un moment donné, de mettre en mouvement différents acteurs du projet, dans le but de faire émerger ou d’engendrer un objet commun. Cette idée de matrice ayant dû être définie précisément, nous en avons donné trois caractéristiques génériques mais propres aux « collectifs d’architectes » :

Puis un rapprochement avec les trois types de projets nous a permis d’étoffer notre hypothèse de pratique en nous faisant dire que ces « collectifs d’architectes » travailleraient précisément à la réalisation de trois matrices complémentaires : une matrice mythogénique, une matrice constructive, et une matrice politique.

Pour chacune de ces trois matrices, nous avons procédé de la même manière : tout abord, nous avons exploré quelques-uns des projets du Collectif Etc réalisés au cours de ces dernières années et pour lesquels j’ai été l’un des principaux contributeurs. Ces rétro-analyses nous ont permis de poser une première définition de ce à quoi pourrait renvoyer chacune de ces trois matrices. Puis, pour étoffer ces définitions, nous avons mené des recherches bibliographiques et historiques explorant des champs d’études variés. Chacune de ces trois matrices renvoie alors à des champs disciplinaires multiples, nous permettant d’aboutir à ces définitions précises :

 

 

 

Ces trois matrices correspondraient alors à un idéal-type de pratique du projet. Or il a été construit à partir d’un corpus restreint de projets du Collectif Etc. Il nous alors fallu procéder à rebours, et confronter d’abord ce modèle théorique à l’ensemble des projets du Collectifs Etc, puis à un ensemble de projets de notre corpus de références. Nous avons alors extrait des critères constitutifs de ces matrices qui nous ont permis d’évaluer de manière qualitative cet ensemble de projets, en graduant le niveau de présence de chacune de ses composantes principales suivant leur ordre d’importance. Ce faisant, nous avons pu valider notre hypothèse initiale que ce mouvement de praticiens propose effectivement une pratique originale du projet, que nous appelons matricielle, elle-même basée sur la construction de trois matrices distinctes, dites mythogénique, constructive et politique, et dont la finalité est d’ouvrir les processus de production de la ville à l’ensemble des citoyens.

 

Ce travail de recherche nous a donc permis de construire un modèle de pratique du projet se voulant être le reflet d’une manière de faire d’une nouvelle génération d’architectes appelée les « collectifs d’architectes ». Nous avons là un idéal-type théorique. Si ce modèle peut se révéler être représentatif de la façon dont ces groupes pensent et mènent leur métier d’architecte, nous n’en trouvons que partiellement son application à travers leurs projets pris séparément. C’est toutefois normal, ce modèle ayant été construit a posteriori des projets réalisés, et n’a donc pu leur servir de cadre référentiel de leur pratique du projet. Malgré cela, nous avons pu voir que la concomitance de l’application de ces trois matrices, même inconsciente, permet le développement des projets les plus intéressants, au vu de l’autonomisation des habitants dans la prise en main de leur cadre de vie.

L’objectif de ce modèle n’est pas d’enfermer les pratiques diverses et variées de ces groupes dans une forme de standardisation de leurs modes de faire. Sans vouloir enlever la part de spontanéité nécessaire à toute dynamique de groupe, il peut toutefois fournir un canevas conceptuel à des pratiques intuitives. S’il se veut d’abord être un modèle opératoire, il se propose surtout d’être un modèle critique et réflexif à destination des praticiens, et nous espérons qu’il puisse servir de base de réflexion à la pratique plus générale de la conception architecturale, urbaine et paysagère.

[1] Stéphane Hanrot, Architecte DPLG, Dr, HDR, Professeur TPCAU, ENSA•Marseille.

[2] René Borruey Architecte DPLG, Dr, HDR, Professeur TPCAU, ENSA•Marseille.

Archipel

Mise en abyme [Je]

J’habite l’appartement du septième étage. La baie vitrée qui s’étend sur la longueur de mon salon propose un cadre singulier sur la ville. Au pied de ce tableau vivant, l’eau de la Meuse se répand de manière uniforme entre de larges murs de soutènement. La surface de l’eau renvoie l’image du ciel, à l’exception ponctuelle du franchissement du pont Kennedy et de la passerelle Saucy. Dans le plan immédiatement supérieur, le quai Paul Van Hoeagaerden reprend les contours du fleuve pour assurer le passage d’un autre fluide, celui du trafic routier. Les bus, les voitures, les camions, se suivent en un flot continu, sans se toucher. Au centre de la composition, un objet circulaire. Les véhicules le contournent en une danse aux courbes gracieuses qui pointent dans des directions multiples. A la convergence de ces lignes, un vinyle poussiéreux, une île déserte à la végétation hésitante, une pizza à la garniture parsemée : un terre-plein central. Ainsi, la fluidité du trafic automobile serait assurée par cet obstacle. Inaccessible. Infranchissable. Décontextualisé de tout continuum spatial. Une tache aux abords impossibles à connecter à tout espoir de ville. Un rond-point.
Le front collé contre la vitre froide je me questionne sur le statut de cet espace. Nous avons donc accordé tant d’importance aux voitures dans nos villes que nous acceptons de tourner sans fin autour de ces no man’s land? Il est évident que ces infrastructures sont une réponse fonctionnelle à la volonté de réguler le trafic, en plaçant l’automobile au centre des choix d’aménagements urbains. J’entrevois un sujet complexe, qui ne peut se limiter à un constat réducteur.

 

L’espace de représentation symbolique [Je]

Je repense à mes escapades routières sur un territoire que je connais bien, autour de ma ville natale qu’est Saint-Étienne. Quelques pièces ont particulièrement retenu mon attention. Je pense au rond-point sur la D10 à l’entrée Est de Roche-la-Molière et à sa réplique démesurée de lampe à huile au centre de toutes les attentions. Je pense au carrefour giratoire sur la rue Jean Rostand à la rencontre des communes de La Talaudière, Sorbiers et Saint-Jean Bonnefonds, qui met en scène des rails et des wagonnets qui s’engouffrent vers une peinture en trompe-l’œil à l’entrée d’une galerie. Je pense enfin à Unieux à hauteur du pont du Pertuiset où les routes convergent autour d’une roue en métal portée par deux appuis maçonnés. Ceux-ci sont ornementés d’une illustration qui met en scène la roue dans un bâtiment industriel. Ces différents exemples ont pour point commun d’évoquer l’imaginaire collectif du passé industriel et houiller du territoire stéphanois, en usant de signes et de symboles.
Ainsi, les îlots centraux des carrefours giratoires peuvent constituer des espaces de représentation symbolique du pittoresque ou de spécificités locales, visibles gratuitement depuis l’espace public, ponctuant le parcours des automobilistes. Il s’agit de vitrines hors de tout contexte spatial mais qui renvoient à une imagerie du territoire que l’on parcourt. Nous pourrions ainsi soumettre des lectures d’une région à partir de ces thématiques. Il émerge de ces installations un registre que nous pourrions nommer l’art giratoire qui vacille entre la sculpture et le land art dans une poétique qui lui est propre. Celui-ci n’est pas systématiquement lié à son territoire puisqu’il peut se contenter de mettre en scène un geste sculptural complètement gratuit.
La posture de cette forme d’art demeure toutefois discutable; et ne s’applique pas non plus à l’ensemble des giratoires, certains se contentant de mettre en scène de simples rondelles de croûte terrestre. Il est alors nécessaire d’élargir le propos.

 

L’espace des possibles? [Nous]

La France en 2016 est parsemée d’un archipel de plus de trente-mille carrefours giratoires, situés en majeure partie dans les zones péri-urbaines. Environ cinq-cent nouvelles îles émergent chaque année1. Nous pouvons d’une part nous questionner sur le coût lié à l’aménagement et à l’entretien des rond-points.
D’autre part, cette infrastructure routière à l’emprise large et génératrice d’espaces enclavés mobilise une réflexion sur la maîtrise de l’étalement urbain.
Ainsi, nous pouvons réfléchir sur la pertinence d’envisager cet espace comme un foncier disponible, une typologie cadastrale singulière à laquelle il conviendrait de proposer des réponses architecturales. Pouvons nous imaginer des fonctions susceptibles de s’intégrer sur ces parcelles circulaires enclavées, polluées par un flux continu ?
Avant d’entamer toute réflexion, il convient d’appuyer que les carrefours giratoires sont de natures très variées, qu’il s’agisse du diamètre, du contexte immédiat, qu’ils soient simples ou doubles, les propositions potentielles devant intégrer ces différents paramètres.
Intéressons nous au Grand Prix d’architecture de l’Académie des beaux-arts qui distingue des étudiants et des jeunes architectes de moins de trente-cinq ans. Il portait en 2011 sur le logement étudiant et a lors distingué un projet qui fait écho à notre sujet.
Intégrant l’augmentation globale du nombre d’étudiants en France, le prix de l’immobilier à Paris et anticipant l’extension du campus de Saclay, Simon Moisière alors étudiant à l’ENSA de Versailles propose l’implantation d’une résidence étudiante sur un giratoire de quatre-vingt mètres de diamètre. Le plan est circulaire, les façades sont à distance de la route et les logements s’ouvrent sur un patio au centre de la composition pour se mettre à distance de la voirie.2
Le projet est séduisant mais nous devons rester critiques. D’une part, il s’agit d’une esquisse et il est difficile d’anticiper à l’usage la viabilité d’une telle configuration. D’autre part, cette situation est particulièrement rendue possible par ses caractéristiques propres (rond point très large, coûts de l’immobilier à Paris) et ne semble pas applicable de manière élargie.
La mise en place de formes architecturales adaptées aux rond-points peut se fonder sur une ambition profonde de réinvestir ces non-lieux tout en maîtrisant l’étalement urbain. Néanmoins, cette éventualité ne parvient pas à estomper des doutes quant à son potentiel d’urbanité.

 

Postures [Nous]

Tandis que la morphologie du rond-point trouve une origine dans la géométrie des jardins à la française du XVIIe siècle sous l’égide d’architectes tels que André Le Nôtre, sa perversion actuelle en infrastructure routière nous met face à des problématiques symptomatiques de notre époque. Devons-nous continuer à développer des équipements routiers à l’heure où nous nous questionnons sur nos moyens de mobilité? Réfléchir à les reconvertir en anticipant une diminution de l’usage de la voiture? Se réjouir de l’esthétique des mises en scènes pittoresques et chercher de nouvelles thématiques? Travailler à leur investissement en tant qu’espaces pavillonnaires d’exposition d’art en plein air? Estimer ces résidus parcellaires comme un potentiel foncier et imaginer les formes urbaines qui permettront de limiter l’étalement urbain?
Le rond point est un espace sans fin. Il se prend pour le nombril du monde, ramenant tout à lui, bien qu’il renvoie à tout ce qui l’entoure.

1 La France, terre de ronds-points, Sylvie BOMMEL, 12 Août 2013, leparisien.fr
2 Chambres étudiantes avec vue sur un rond-point, Anne-Marie FÈVRE, 14 décembre 2011, libération.fr

Les territoires et l'autoroute

Résumé

Lorsqu’on emprunte l’autoroute au quotidien, les milieux urbains ou périurbains traversés par l’infrastructure sont en pleine mutation. Depuis la réalisation des autoroutes dans les années 1950-1960 le territoire tout autour a beaucoup évolué mais l’infrastructure, au contraire, est restée quasiment la même dans les formes et les conditions d’usage définies par son statut technique.
Cette contradiction nous mène à nous questionner sur la nature des relations qui définissent les frottements entre autoroutes et aires métropolitaines traversées. Quelles figures morphologiques, modes de gouvernance et pratiques caractérisent aujourd’hui les « territoires de l’autoroute » ? Quelles sont les critères qui pourraient orienter les processus de transformations de l’infrastructure et des milieux traversés ? Ces questions s’avèrent aujourd’hui cruciales dans le contexte du nouveau cadre de gouvernance métropolitaine défini par la loi NOTRe (2015). D’autant plus que la loi ALUR (2014) préconise la densification de la ville sur la ville notamment autour des infrastructures existantes.

 

We need not accept, but we must understand the powerful patterns that shape the city today
Moshe Safdie

L’autoroute est définie par la loi française comme une infrastructure technique, dédiée à la circulation des véhicules motorisés[1]. Pourtant, elle peut prendre différentes formes : les freeways, par exemple, sont des autoroutes surélevées, libérant le sol et se détachant des tissus urbains [BANHAM, 1971]. Les parkway, comme celles réalisées par Frederick Law Olmstead à New York, associent la circulation au projet de paysage et valorisent la perception des séquences paysagères par l’automobiliste [GEIDION, 1954]. De même, des voies rapides telles que les Rondas de Barcelone, sont un exemple de l’intégration possible de l’espace public dans le projet de l’infrastructure [MIALET-FOUQUE, 2001]. Cependant, ces différentes figures morphologiques font l’objet d’un seul statut normatif d’autoroute, figé par l’urbanisme réglementaire. Ce statut diffère de celui de la voirie publique sur trois points. Premièrement, l’accès est exclusivement réservé aux véhicules motorisés. Par ailleurs, l’autoroute ne croise pas les autres réseaux de circulation, les entrées correspondant aux échangeurs dénivelés sont aménagées à ce titre. Enfin, les parcelles limitrophes n’y ont pas accès. L’autoroute est ainsi uniquement destinée à la fonction de transit. De par ses caractéristiques, séparer les flux motorisés des autres et, par conséquent, la priver des fonctions d’accueil et de desserte, elle représente une figure de route publique tout à fait autonome. A ce propos, le géographe Henri Cavaillès remarque notamment son « indifférence à la répartition des lieux habités et aux intérêts des régions situées entre son point de départ et son point d’arrivée »[2]. De plus, la gestion du réseau dépend de l’autorité de l’Etat et des sociétés concessionnaires, qui n’ont pas les compétences pour en maîtriser les impacts sur les tissus locaux[3].

En France, les autoroutes urbaines ou périurbaines réalisées entre les années 1955 et 1985 (années dites « glorieuses ») ont été planifiées à proximité des centres habités majeurs. Parfois l’autoroute pénétrait jusque dans les centres villes, illustrant le slogan du président Pompidou « adapter la ville à l’automobile ». De manière générale, ces infrastructures n’ont pas changé dans leurs formes ni dans leurs conditions d’usages et de gouvernance jusqu’à présent. En revanche, les territoires limitrophes ont évolué vers un agrégat hétérogène de banlieues résidentielles, tissus pavillonnaires, entrées de ville commerciales ou productives. Par conséquent, les dégâts causés par l’implantation des autoroutes en milieu urbain et périurbain interrogent les professionnels de l’urbain. En effet, l’usage et l’exploitation des voies rapides favorisent l’éclatement des périphéries [WIEL, 2005] et la diffusion de l’urbanisme commercial [GARCEZ, MANGIN, 2014]. De même, les autoroutes constituent des éléments peu flexibles en milieu urbain, qui contribuent au morcèlement des périphéries et à l’organisation de la ville en secteurs fermés [HERAN, 2011].

 

Les autoroutes métropolitaines existantes, quel devenir ?

Les rapports que l’infrastructure entretient avec le territoire montrent que la doctrine portée par l’Etat considère les autoroutes comme des éléments devant principalement répondre à des exigences fonctionnelles de performance pour les déplacements. Les contraintes techniques telles que la vitesse, les rayons de courbure, les bandes de bruit et les échangeurs, ne permettent pas d’entrevoir d’autres fonctions que celle de la mobilité rapide. Ainsi, l’application de la norme se décline, indifférente aux milieux traversés, qu’ils soient ruraux ou urbanisés, et aux spécificités locales des territoires. En regard de ces éléments, nous pouvons constater une fracture, un décalage entre l’infrastructure et les territoires traversés. D’un côté, l’aménagement des quartiers habités semble se faire selon une attitude défensive, visant à se protéger de la pollution, des nuisances sonores, visuelles et paysagères. Les murs antibruit ou les aménagements des voies en souterrain, par exemple, témoignent de cette approche. Ces agencements renforcent d’autant plus l’image d’une infrastructure qui gêne les riverains et qui nuit aux usages de proximité. D’un autre côté, les tissus tertiaires, notamment les bureaux ou les commerces, montrent à l’automobiliste leurs décors publicitaires, négligeant les rapports aux qualités spatiales, écologiques et paysagères du contexte. Les abords de la voirie, dont l’aménagement est laissé à l’initiative libre, parlent à l’automobiliste selon une stratégie commerciale de visibilité. Comment l’autoroute, à l’origine élément urbain considéré comme « négatif », pourrait-elle prendre place dans les réflexions sur le renouvellement urbain ? Quelles perspectives y aurait-il alors pour les autoroutes existantes ?

Ces questions se posent aujourd’hui de façon cruciale sur les territoires métropolitains par la mise en place de la loi NOTRe[4]. D’autant que la loi ALUR (2014) envisage la densification de la ville sur la ville et autour des infrastructures existantes[5]. Elle devrait ainsi conduire à l’évolution rapide des territoires environnant les autoroutes interurbaines. Dans ce cadre, la métropole Aix Marseille Provence est très probablement exemplaire de cette situation. Cette «Métropole Autoroutière»[6] est effectivement traversée par environ 350 kilomètres d’autoroutes. Majoritairement géré par les pouvoirs publics, le réseau est confronté à des situations urbaines et périurbaines problématiques, notamment au niveau des entrées de ville, de son rapport au grand paysage et à l’urbanisme commercial et productif. La réorganisation de la mobilité constitue d’ailleurs l’une des réflexions majeures portées par le projet métropolitain, la considérant même comme un levier d’action[7]. En effet, la Mission Interministérielle pour le projet métropolitain préconise, dans le livre blanc des transports, l’intégration des raccords autoroutiers dans un système multimodal de la mobilité (TER, parc relais, transports en communs)[8].

 

L’autoroute est-elle partout la même ?

Dans le cadre général de densification qui se profile dans le territoire périurbain sous l’impulsion de la loi ALUR, nous considérerons ici l’hypothèse que, pour envisager la mutation positive de l’autoroute, il faudrait avant tout comprendre les relations qu’elle entretient avec les territoires limitrophes, ainsi que les contraintes techniques et sécuritaires qui leur sont liées.

Nous porterons ici l’idée que, en dépit d’un seul statut technique-règlementaire, l’autoroute serait à l’origine de situations différentes en fonction du contexte, déterminant à la fois l’organisation de l’espace et les usages des territoires traversés. Il conviendrait ainsi de confronter les différentes figures morphologiques et les usages relevés aux évolutions probables de l’infrastructure et des territoires traversés, dans les nouvelles conditions de la gouvernance métropolitaine. Dans ce cadre, les interfaces avec la voirie locale, la participation au réseau multimodal des transports, le potentiel d’intensification urbaine des abords, l’intégration des transports en commun sur l’autoroute[9] et les gares autoroutières assurant la fonction de parc relais[10] constitueraient autant de facteurs de mutation positive des autoroutes. Dès lors, les autoroutes, en intégrant des systèmes multimodaux de mobilité et en constituant un support de production d’énergies renouvelables et de diffusion de diversité écologique, pourraient paradoxalement contribuer à la réussite des enjeux environnementaux de la « ville durable ».

 

Méthode et premiers résultats :

Pour tester nos hypothèses, nous avons expérimenté plusieurs outils de lecture du territoire de la Métropole Aix-Marseille-Provence. Nous avons notamment analysé les représentations des autoroutes A7 et A51 qu’ont les usagers, les riverains et les acteurs engagés dans la transformation de ces territoires. Nous avons organisé cette analyse en deux moments, selon deux itinéraires. Dans un premier temps, il s’agissait d’appréhender les territoires par l’infrastructure. Pour cela, nous avons emprunté l’autoroute en voiture ou en bus, étudiant le paysage que l’on apercevait en vitesse. Dans un deuxième temps, nous avons inversé la démarche : appréhender l’infrastructure par les territoires. Nous avons alors longé les abords de l’autoroute, explorant ces territoires par la marche. Ces deux analyses se basent sur une approche phénoménologique, visant à comprendre l’histoire, les formes et les usages des territoires de l’autoroute.

 

L’appréhension des territoires par l’infrastructure

Nous avons tout d’abord expérimenté une méthode d’appréhension des territoires par l’infrastructure, basée sur l’analyse du paysage perçu en mouvement. Pour construire cette méthode, nous avons recueilli et examiné les représentations de l’autoroute A7 entre Marseille et Aix-en-Provence données par les usagers qui l’empruntent au quotidien. Nous avons ainsi révélé la perception d’une polyphonie d’acteurs : les automobilistes habituels ou occasionnels, les usagers des cars et les professionnels de l’aménagement de l’espace – architectes, paysagistes, urbanistes, ingénieurs. Ainsi, nous avons demandé aux acteurs interviewés d’exprimer un jugement qualitatif portant sur des catégories simples : il s’agissait de classer les éléments considérés « de bonne qualité » et « de mauvaise qualité». Sur cette base, nous avons construit une grille de critères qualitatifs répertoriant les éléments du territoire perçus comme « valorisants » ou « perturbateurs ». Les critères pressentis relèvent par exemple de la dégradation des éléments du paysage de proximité, de la qualité architecturale d’un ouvrage d’art, de la possibilité d’une vue sur le paysage lointain ou de la surabondance du langage publicitaire.

Pour saisir ces représentations qualitatives de l’autoroute, nous nous sommes appuyés sur trois outils de recherche que nous avons testés dans l’ordre ici présenté. Le premier a été le parcours commenté[12]. En accompagnant les usagers le long de leurs itinéraires en automobile ou en bus, nous avons enregistré et retranscrit leurs commentaires sur le paysage perçu. L’intérêt du parcours commenté était ainsi de donner l’occasion à l’acteur de s’exprimer sur le territoire tel qu’il l’interprète. Le deuxième outil que nous avons testé, a été la simulation de l’itinéraire autoroutier grâce à un support photographique. L’acteur est ainsi projeté dans un parcours virtuel simulé par une succession de photos et il est sollicité pour exprimer un jugement qualitatif sur l’image. Les photographies, ne prétendant pas se substituer à l’expérience de l’immersion dans le paysage, ont plutôt eu l’intérêt de guider les commentaires sur des détails précis. Les images ont effectivement permis l’observation de certains objets qui échappaient à la perception en vitesse. Enfin, nous avons conduit des entretiens directifs avec des usagers de l’autoroute le long de l’itinéraire. Ces questionnaires ont été également centrés sur la qualité du paysage autoroutier, portant sur des thématiques que les parcours commentés avaient déjà fait ressortir (transitions paysagères, ouvrages d’art, bords d’autoroute, éléments remarquables, valeur symbolique de l’infrastructure, etc.).

Cette analyse nous a ainsi permis de constater que, contrairement aux idées reçues, l’autoroute n’est pas « toujours la même ». Les éléments du grand paysage métropolitain sont souvent mis en scène par l’infrastructure et constituent des marqueurs identitaires pour les usagers. Les cars offrent d’ailleurs un point de vue privilégié, révélant à la fois un paysage spectaculaire au voyageur qui découvre le territoire et montrant aux habitués un paysage riche de détails, qui se transforme au fil des saisons. Cependant, la persistance de ces séquences paysagères semble aujourd’hui menacée par la consommation du sol et par l’expansion des zones tertiaires, pavillonnaires et commerciales le long de l’autoroute. De même, la multiplication des dispositifs techniques de sécurité et de protection des nuisances banalisent et ferment la perception en mouvement. Comme en témoignent les entretiens menés avec les acteurs chargés de la gestion de l’infrastructure, de l’aménagement du territoire et de l’organisation de la mobilité, ceux-ci ne semblent pas inclure la qualité paysagère et architecturale de l’autoroute parmi leurs objectifs.

 

L’ appréhension de l’infrastructure par les territoires

Dans un deuxième temps, nous nous sommes interrogés sur la manière dont le territoire est marqué par le voisinage de l’infrastructure. L’objectif était de comprendre les effets de l’autoroute sur l’espace et sur les usages des milieux limitrophes. Pour cela, nous avons parcouru à pied les contextes traversés par les autoroutes A7 et A51 entre Marseille et Aix-en- Provence faisant le relevé des différentes figures morphologiques et des usages du territoire. Tout d’abord, nous avons construit un inventaire des formes urbaines rencontrées et nous les avons représentées par des dessins en plan, en perspective et en coupe, ainsi que par une série de photographies. Ce travail nous a notamment permis de repérer les principales typologies d’espaces, bâtis et publics, les dispositifs de séparation de l’infrastructure et les connexions aux réseaux secondaires. Sur la base des photos et des cartes historiques nous avons aussi retracé l’évolution des territoires après la réalisation des autoroutes. Enfin, nous avons recueilli les représentations des milieux habités le long de l’autoroute des habitants et des usagers de ces territoires, demandant aux acteurs interrogés d’exprimer un jugement qualitatif sur les rapports des espaces à l’infrastructure. Pour cela, nous nous sommes servis des entretiens directifs et semi-directifs, complétant l’analyse par des observations in situ.

Ce travail nous a permis de constater une série des contradictions qui animent ces territoires. L’autoroute est désormais perçue par les riverains comme par les acteurs chargés de l’aménagement du territoire comme « négative », du fait des nuisances esthétiques et environnementales qu’elle génère dans les contextes traversés. Pourtant, elle constitue encore un atout pour l’économie et pour le cadre de vie de ces milieux, au regard des facilités d’approvisionnement des biens, de la visibilité et de l’accessibilité à la vente, ainsi que pour la mobilité de ses habitants, notamment en raison de la faiblesse des transports publics en dehors du centre-ville. La ville « adaptée » à l’automobile est donc loin d’appartenir au passé, comme en témoignent les orientations politiques continuant à encourager la réalisation des infrastructures routières aux marges de la ville. L’imminente ouverture du contournement autoroutier de Marseille (L2) en est un exemple. Cependant, il y a une prise de conscience. Les récentes démolitions en centre-ville et la multiplication des dispositifs de protection montrent que l’autoroute, d’un point de vue culturel, n’appartient plus à la contemporanéité. Elle est en décalage avec les objectifs politiques et esthétiques de notre société urbaine, ce qui remet en question son statut et sa fonction.

 

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LOI n° 2009-967 du 3 août 2009 dit Grenelle I, ou loi de programmation relative à la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement

LOI n° 2010-788 du 12 juillet 2010 ou loi Grenelle II portant engagement national pour l’environnement.

Rapport Mobilité 21, “pour un schéma national de mobilité durable“, remis le 27 Juin 2013 par le Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie, http://www.developpement-durable.gouv.fr/.

LOI n° 2014-58 du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles dit loi MAPAM

LOI n° 2014-366 du 24 mars 2014 dit loi ALUR pour l’accès au logement et un urbanisme rénové

 

Références

[1] LOI n° 55-435 du 18 avril 1955 portant sur le statut des autoroutes.

[2] CAVAILLES H., 1935, Histoire de la route française,. Etude de géographie humaine, Paris, Armand Colin.

[3] L’étude du statut des autoroutes et de son évolution possible dans les processus de métropolisation a fait l’objet de notre TPE-R (Travail Personnel Etudiant mention recherche).

[4] Projet de loi portant Nouvelle Organisation Territoriale de la République http://www.legifrance.gouv.fr/

[5] LOI n° 2014-366 du 24 mars 2014 pour l’accès au logement et un urbanisme rénové, http://www.legifrance.gouv.fr/

[6] Vers une croissance plus inclusive de la Métropole Aix-Marseille, Rapport de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE), 2012

[7] DELPIROU, A., « Les transports, ressort et levier de la construction métropolitaine ? Une approche comparée Paris – Lyon – Marseille », dans Métropolitiques, 24 septembre 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/Les-transports-ressort-et-levier.html.

[8] Mobilité(s), Le livre blanc des transports métropolitains Aix-Marseille-Provence, Décembre 2014, ouvrage édité par la Mission interministérielle pour le projet métropolitain Aix-Marseille-Provence.

[9] C’est le cas des Cartreize mis en place par le Conseil Général des Bouches du Rhône et des lignes de bus sur l’A48 à Grenoble.

[10] La gare autoroutière de Briis-sous-Forges au Sud-ouest de Paris, constitue le premier exemple en France.

[11] BRES A., 2015, Figures discrètes de l’urbain, Genève, MetisPresses, p.16.

[12] La méthode des parcours commentés, parfois également dénommée méthode des trajets-voyageurs commentés [Levy, 2001] ou encore méthode des itinéraires [Petiteau, Pasquier, 2001] se donne pour ambition d’analyser l’acte de traverser l’espace urbain tel qu’il est « en train de se faire » afin de recueillir « le point de vue de voyageur en marche ». GROSJEAN M., THIBAUD J.P., (dir.), 2001, L’espace urbain en méthodes, éd. Parenthèses, Marseille

[13] Marie Baduel et Vincent Fouchier (Mission Interministérielle Métropole A-M-P), Frédéric Roustan et Vincent Tinet (Agence d’urbanisme de l’Agglomération Marseillaise -AgAM), Frédérique Reffet et Gregoire de Saint-Romain (DREAL-PACA)

Dessiner les limites de la grande ville

Au début du XXe siècle, Paris demeure assurément la grande référence en matière d’Art urbain, tant pour la qualité de son réseau d’espaces publics que pour l’excellence du savoir-faire que prodigue la section architecture de son École des Beaux-Arts (Lortie, 1995). Pour autant, la suite se joue déjà ailleurs. En effet, alors que la capitale française peine à s’affranchir de sa dernière enceinte, la plupart des grandes villes du monde industrialisé s’inquiètent d’intégrer des périphéries dont la croissance interroge leur propre centralité. Le plus souvent dans le cadre de consultations internationales, elles envisagent leur avenir sur des territoires de plus en plus vastes, dans le cadre de programmes de plus en plus complexes. Et si la culture classique française continue à s’exporter, son interprétation, sur d’autres terrains, à d’autres échelles, s’accompagne de la reconnaissance d’autres approches, comme celle de la cité-jardin, d’autres références, comme celle du park system, et d’autres savoir-faire, comme celui développé de longue date par les concepteurs et les techniciens allemands. En prélude et en écho à ces moments de synthèse que constituent les manifestations organisées à Berlin et à Londres, toute une génération de concours, d’expositions et de congrès, relayée par des publications, témoigne, au-delà d’un panorama de situations singulières, de la genèse d’une pensée « urbaniste », qui se spécialise et s’internationalise, interrogeant l’identité générique de la grande ville moderne, ses modes de production et de gouvernance, mais aussi le devenir de ses limites dans un cadre territorial. Pour explorer les apports en la matière d’un mouvement foisonnant, nous partirons de trois thèmes majeurs associés à leurs terrains de référence, la grande composition, qui défend le principe d’une vision unitaire de la ville notamment dans le cadre des concours, le concept de cité-jardin, qui se veut une alternative radicale à l’expansion continue de la métropole londonienne, et l’idée même de la grande ville, qui devient une ambition allemande et berlinoise.

 

De Barcelone à Canberra via Chicago : la grande composition à l’épreuve du territoire

 

Telle une marque de fabrique, la grande composition semble intimement liée à la formation délivrée par l’École des Beaux-Arts de Paris et plus particulièrement au concours du Grand Prix de Rome dont les lauréats sont rompus à cette approche du projet, unitaire et hiérarchisée, alimentée par un grand répertoire[1]. Cette méthode parait infaillible pour aborder les terrains et les programmes les plus complexes, parmi lesquels s’impose alors la figure de la grande ville. Que ce soit sous la forme de concours ou de commandes directes, les premières années du XXe siècle voit se multiplier des programmes visant aussi bien la définition même de cette grande ville, la fondation de villes nouvelles que la recomposition de capitales existantes. Parmi les situations investies par les tenants de la grande composition, trois les ont plus particulièrement obligés à se poser la question des limites. Signe des temps, après s’être imposée « naturellement » à Barcelone et à Chicago, l’école parisienne s‘incline en terra incognita, à Canberra.

 

Barcelone : composer avec la trame de Cerda et le grand paysage

En 1903, Barcelone lance un concours international pour la conception d’un plan d’aménagement visant à articuler les communes limitrophes à sa propre extension, l’ensanche conçue 50 ans plus tôt par lldefonso Cerda. À l’origine de cette consultation, l’annexion en 1897 de six de ces communes alors en pleine croissance démographique et économique. Forte désormais de près de 8 000 hectares et de plus de 500 000 habitants, la plus grande ville industrielle d’Espagne rejoint Paris, en terme de surface, et Madrid, en terme de population Ce réajustement territorial s’accompagne de l’arrivée au pouvoir d’une élite réformiste et régionaliste dans les rangs de laquelle l’architecte Puig y Gadafalch, farouche détracteur de l’ensanche, milite pour une recomposition de la capitale catalane dans l’esprit du Paris haussmannien (Gondouin, 2004). Le seul envoi qui réponde pleinement à ces attentes révèle en 1905 un jeune architecte français d’origine toulousaine, récent Grand Prix de Rome et pensionnaire de la villa Médicis, Léon Jaussely[2]. La mise au point particulièrement fouillée que ce dernier finalise en 1907 après un court séjour sur place est également l’occasion d’un ambitieux mémoire (Jaussely, 1907). Si le nouveau maître des lieux y reconnaît la force et l’efficacité de la grille de Cerda, il en critique l’uniformité qu’il propose de réformer en s’appuyant tout à la fois sur le milieu et de multiples références où se mêle aussi bien l’expérience allemande, à laquelle il emprunte le principe du zoning, que sa propre culture, parisienne, illustrée par le recours à des logiques radioconcentriques, ou catalane. De manière significative, le texte, rédigé en espagnol, utilise la terminologie locale ; ici pas de boulevards ou de radiales donc, mais des paseos et des diagonales que l’on retrouve au sein d’une armature viaire, le squelette, dont la complexité requiert un regard informé[3].

Dans l’écheveau viaire que met en scène le rendu du concours, un premier regard identifie d’emblée l’épicentre monumental de la composition, à savoir la place des gloires Catalanes dont l’étoile systématise la croisée des deux diagonales originelles[4]. S’impose également la volonté d’encadrer et de hiérarchiser la grille de l’ensanche, à partir de la gestion des flux, par une trame première plus large. En revanche, la compréhension des tracés qui articulent ces deux systèmes élémentaires suppose d’entrer plus avant dans le projet dont deux schémas livrent les clefs[5]. L’un concerne un modèle théorique global, et l’autre, les seules grandes voies de circulation. Le premier illustre une ville moderne étagée dans la pente, entre mer et montagne, avec en première ligne la ville de l’industrie et celle du commerce, et en second rang celle des habitations, le tout inscrit dans une grille recoupée, en son centre, par deux diagonales majeures, et sur les côtés, par des diagonales mineures qualifiées de circonvallation[6]. Le second met en scène les deux diagonales majeures et l’ensemble des voies susceptibles de participer à un contournement, en soulignant le parcours dans ce réseau primaire d’une circonvallacio industriale qui dessert les zones industrielles dont le port. Dans l’un comme dans l’autre, il n’y a donc pas de voie ayant pour seule fonction d’assurer le contournement de la ville. De ce point de vue, le paseo del ronda, qui relie les communes annexées au pied des reliefs du massif de la Collserola peut être considéré aussi bien comme une traverse intermédiaire, parallèle à la Gran via, que comme le fragment d’un boulevard de ceinture. Par ailleurs, dans sa mise au point du rendu du concours[7], Jaussely développe en profondeur le principe de ces voies parallèles, en investissant graduellement le massif avec un paseo rural surmonté d’un paseo mediano et d’un paseo alto qui desservent successivement une zona rural et les premières pentes boisées. Ainsi, la proposition de Jaussely peut-elle se lire comme une réinterprétation globale de l’ensanche qui vise à déconstruire l’hétérotopie de la grille originelle pour créer un nouveau maillage mieux articulé avec le cadre naturel de la nouvelle agglomération.

Chicago : transcender une trame territoriale

De l’autre côté de l’Atlantique, tout commence avec la rencontre de Daniel Burnham et de Frederick Law Olmsted autour de la préparation de l’exposition colombienne de 1893 (Roche, 2009). Ces deux grands interprètes de l’héritage haussmannien inventent de concert une ville analogue, la ville blanche, dont le paysage et les tracés font rêver l’élite réformiste américaine. De Washington à Cleveland, une série de projets d’embellissement dessine un City beautiful movement qui permet à Burnham de faire ses classes en tant que city maker. Dans le même temps, à Chicago, il défend le principe d’un parc linéaire longeant les rives du Lac Michigan auprès d’une association d’entrepreneurs et d’hommes d’affaires, laquelle le relance bientôt pour élargir cette vision à l’ensemble d’une ville au bord du chaos. Capitale économique des Etats-Unis, Chicago est alors en passe d’atteindre les 2 millions d’habitants dans le cadre d’une croissance qui lui en promet plus de dix, dans les décennies à venir. Six terminaux de chemin de fer, un port et une multitude d’usines et d’entrepôts y génèrent des problèmes de flux, de pollution et de cohabitation sociale qui, devenus incontrôlables, menacent la prospérité de la ville. Si l’hyper densité du centre y appelle le déploiement d’une ville verticale, l’ampleur du développement attendu conduit à la prise en compte d’un territoire le plus large possible. Par ailleurs, l’origine privée du projet lui impose une forme d’efficacité démonstrative immédiate (Castex, 2010). Pour répondre à ces multiples enjeux, le plan de Chicago élaboré sous la direction de Burnham entre 1906 et 1909, met en avant un schéma radioconcentrique élémentaire dont la déclinaison spatiale s’appuie en premier lieu sur le modèle parisien, une valeur sûre en termes de références et de savoir-faire que réactualise à point nommé les Études sur les transformations de Paris d’Eugène Hénard (Draper, 1987)[8].

Si les célèbres aquarelles de Jules Guérin désignent incontestablement l’aménagement des rives du Lac Michigan comme la pièce maîtresse du projet, la place du nouveau capitole y apparaît tout aussi clairement comme le point focal d’une composition centralisatrice d’échelle métropolitaine. Ce parti fondateur se développe en étoile dans un rayon d’environ 100 kilomètres, maillé par deux séries de voies concentriques recomposées, quatre grandes routes de ceinture à l’échelle territoriale, et quatre contournements à l’échelle urbaine. Entre ces deux séries s’impose une figure singulière, dite du grand circuit[9] ; partiellement circulaire, d’environ 5 kilomètres de rayon et d’une quarantaine pour son périmètre, elle délimite la partie la plus urbanisée de l’agglomération et joue le double rôle de contournement et de ceinture verte. Son tracé englobant permet d’articuler l’ensemble des voies radiales partant du centre, tandis que sa largeur, d’environ 120 mètres, permet d’y développer des espaces de « respiration » qui font le lien entre trois nouveaux parcs. Mais, ce grand parkway périphérique entend également incarner l’esprit de ces boulevards de ceinture propres aux villes européennes, que l’absence de fortifications semblait interdire à Chicago. Cette dimension symbolique est d’autant plus forte qu’à l’intérieur de cette figure, le dessin des autres contournements projetés repose sur l’ouverture d’une trentaine de diagonales à négocier avec une trame orthogonale fortement urbanisée. Au de là de cette nouvelle limite, le rapport insiste sur l’accompagnement végétal des grandes routes qui participent à l’accessibilité de forêts à protéger et à la structuration de campagnes à équiper. Étonnamment absent de la série des aquarelles de Guérin, le grand circuit est revanche au centre de la tout aussi remarquable série de cartes gigognes qui pose la question du cadre métropolitain. À la croisée du schéma et de la trame, de la ville dense et de la ville territoire, de la ville fluide et de la ville sociale rêvée par Burnham[10], le grand circuit apparaît ainsi comme une grande figure identitaire du plan de Chicago.

Canberra, du territoire au paysage

Aux antipodes de Barcelone et de Chicago, la future capitale de l’Australie semble également relever d’une tout autre ambition. La rivalité qui oppose Sydney à Melbourne au moment de l’indépendance en 1900 a en effet décidé d’emblée de la création d’une ville nouvelle dans le cadre d’une enclave territoriale inspirée par celle de Washington (Vernon, 2012). Situé au sud est de l’Australie à l’écart de l’océan, l’emplacement choisi en 1908 dans la vallée du Molonglo, symbolise l’identité pastorale revendiquée par le nouvel état, sous la forme d’un système collinaire mis en scène par une série de points hauts. Ce paysage devient l’argument premier d’un programme de concours qui engage les concurrents à en préserver le pittoresque, voire à l’accentuer par la mise en œuvre d’un plan d’eau[11]. La tenue de la Town planning conference (TPC) de Londres va permettre à l’architecte John Sulman, futur membre du jury, de défendre cette ambition paysagère et sa propre vision de la future capitale (Sulman, 1911). Entre autres recommandations, il écarte notamment la forme du boulevard qu’il juge inadaptée au mode de vie australien, mais aussi et surtout le principe des trames orthogonales auquel il oppose les mérites des tracés radioconcentriques, plus favorables à la circulation, jusqu’à proposer le dessin d’un noyau urbain rayonnant fondé sur une base octogonale. Publié dans les actes de la TPC, ce dessin va inspirer plus d’un des concurrents de cette compétition essentiellement anglo-saxonne, à commencer par les surprenants lauréats, Walter et Marion Griffin (Van Zanten, 1987). Leur réussite nous ramène de manière inattendue à la scène américaine et à Chicago même, mais cette fois du côté d’une autre vision du territoire, à l’opposé du monde parisien, celle de la Prairie School et de Frank Lloyd Wright dont ils furent les collaborateurs.

Le succès des Griffin repose en effet avant tout sur une prise de site remarquable qui superpose trois partis différents : une croisée majeure, entre la rivière et un axe monumental perpendiculaire dédié aux principaux équipements, une ossature d’axes, composée de deux faisceaux convergents vers les points hauts surplombant le site, et un réseau de huit noyaux urbains, basés sur une libre interprétation du modèle proposé par Sulman, traité ici comme un module de base. La synthèse donne l’image d’une ville polynucléaire, triangulée à la manière d’une structure cristalline, inscrite dans le grand paysage de la vallée, ancrée dans le site par une série de plans d’eau, et lovée entre ses multiples microreliefs par le jeu de nombreuses variations de trame. La cohérence formelle vient d’un effet de système et non d’une forme englobante : point de boulevard circulaire ou d’infrastructure périphérique, mais un traitement des limites qui opère une transition très graphique entre les tracés géométriques de la trame multidirectionnelle des différents noyaux, et ceux plus organiques reliant la frange de leurs tissus à la nature environnante. Pour autant, le projet ne renonce pas à la régularité d’une trame orthogonale qui reste dominante, jusqu’à éviter tout îlot triangulaire[12], pas plus qu’à la hiérarchisation des fonctions urbaines entre centre et périphérie, comme en témoigne, dans une première évolution du projet, la distinction opérée entre un triptyque central associant équipements et commerces, d’une série de noyaux satellites dédiés à l’habitat, à l’industrie ou plus étonnamment à l’agriculture. Quels qu’en soient les revers, ce parti novateur déqualifie alors la quasi-totalité des réponses des autres concurrents empêtrés dans une hiérarchisation classique, comme si le savoir-faire parisien, qui était parvenu à s’exprimer avec succès à Barcelone et à Chicago, avait trouvé, dans ce cadre et ce programme d’un tout autre monde, ses propres limites.

 

Autour de Londres : entre ville et campagne, la cité-jardin en catalyseur

 

En 1909, à l’heure de l’adoption du Town Planning Act (TPA) qui vise à donner aux villes anglaises les moyens de maîtriser leur extension à l’image des villes allemandes, le développement de Londres n’a toujours pas fait l’objet d’une véritable réflexion d’ensemble comme Barcelone, Chicago Vienne ou Berlin. Relancée un siècle plus tôt par la première vague d’urbanisation engendrée par une Révolution industrielle précoce, la croissance de la plus grande ville du monde semble alors devenue un processus incontrôlable. Ce sentiment d’impuissance n’est pas étranger à l’émergence du concept de cité jardin : cette vision refondatrice de la ville n’incarne t-elle pas le principe même d’une croissance urbaine maîtrisée ? Imaginée de manière radicale par Ebenezer Howard dès 1898, sur la base d’un projet social coopératif, ce nouvel idéal urbain acquiert rapidement une dimension universelle (Girard, 1996). Cependant l’interprétation qu’en propose Raymond Unwin à partir de 1904, dans le cadre d’une scène anglaise tiraillée entre ville et campagne, n’échappe pas longtemps à la question plus générale de l’extension des villes existantes et du traitement de leurs limites avec l’émergence du TPA. En témoigne, aussi bien Town planning in practice… [13], publié la même année, que les actes de la TPC (TPC, 1911), organisée par le RIBA, dans lesquels deux interventions esquissent les contours d’un Greater London en termes de boulevard périphérique et de villes nouvelles.

 

Howard, et le système de la cité-jardin

Garden cities of tomorow, la deuxième édition du texte de Howard, comporte 5 diagrammes ou figures schématiques dont trois formalisent le projet de la cité-jardin à différentes échelles[14]. En dépit de la célèbre formule qui les accompagne, A diagram only. Plan must depend upon site selected, ces figures font davantage qu’illustrer la pensée de Howard, elles révèlent, au delà des dispositifs spatiaux d’une cité-jardin type, toute la dimension territoriale de son projet. Cette échelle apparaît vers la fin de l’ouvrage, après que l’auteur ait précisé qu’une fois atteint le seuil des 32 000 habitants, il conviendrait d’établir à faible distance « une autre ville » sur les mêmes bases, jusqu’à constituer un groupe de villes hiérarchisé. En complément de ces propos, le cinquième diagramme esquisse un ensemble de six cités-jardins gravitant autour d’une cité centrale de 58 000 habitants selon un schéma rayonnant maillé par des grandes routes et des voies ferrées. Au travers de cet ultime diagramme Howard ouvre la porte à une véritable recolonisation de la campagne anglaise par un réseau de villes nouvelles à croissance limitée[15]. Mais il ne s’agit pas là d’une simple mise en perspective comme en témoigne le troisième diagramme qui dès le premier chapitre installe la cité-jardin de base au centre d’un territoire de forme annulaire qui correspond au schéma rayonnant décrit par le cinquième diagramme. Cette mise en système par duplication doit être considérée comme un principe de base qui participe du contrôle de la croissance et de la densité d’une cité-jardin type, au même titre que son organisation telle que la décrivent plus précisément le troisième et le quatrième diagramme.

À l’échelle d’une unité de base du système, le troisième diagramme met en scène la cité-jardin comme une ville circulaire composée de plusieurs anneaux, entourée d’une couronne rurale à dominante agricole, et desservie tout à la fois par une étoile routière à six branches qui définit son centre, et une boucle ferrée qui la ceinture au plus près. Ce premier schéma est précisé par le quatrième diagramme qui détaille un des six secteurs découpés par l’étoile routière. L’élément majeur prend la forme d’une voie circulaire de près de 100 mètres de large qui peut se lire comme un parkway desservant une ville linéaire annulaire, avec au centre de cet anneau une galerie commerciale encerclant un parc regroupant les principaux équipements institutionnels, et à sa périphérie, une couronne d’établissements industriels ainsi qu’une ceinture maraîchère desservies par une double boucle de voies ferrées. Howard prend ainsi le contrepied de la composition de la plupart des villes européennes contemporaines en instaurant au centre de son prototype un vide paysagé en guise de lieu dédié aux échanges, et à sa périphérie une zone productive qui joue le rôle d’une véritable enceinte. L’inversion se lit également dans la dénomination des voies puisque les voies circulaires prennent le nom d’avenue et les voies radiales, celui de boulevard. Si l’argument majeur de Howard demeure le principe d’une maîtrise foncière collective, sa conception spatiale de la cité-jardin entend manifestement renforcer ce principe par l’aménagement d’une coupure radicale entre ville et campagne qui appelle de nouvelles références.

 

Unwin, garden city et Town planning in practice….

Le modèle de ville nouvelle promu par Howard ne pouvait manquer d’interpeler les tenants du mouvement Arts and Crafts, et tout particulièrement des maîtres d’œuvres comme Barry Parker et Raymond Unwin qui travaillent alors ensemble depuis plusieurs années au développement d’un l’habitat individuel accessible à la classe ouvrière anglaise[16]. À Letchworth, l’emprise urbanisable est déployée entre deux routes existantes reliant les bourgs voisins pour former un parallélépipède d’environ 500 hectares qui offre la particularité d’être coupé en deux par la voie ferrée Londres Cambridge. La gare s’impose ainsi d’emblée comme le point central d’une composition d’ensemble qui s’appuie sur deux axes parallèles dont l’un relie les deux rives de la voie ferrée et découpe la future ville en secteurs, tandis que l’autre commande son centre installé dans le secteur sud sur la base d’un tracé rayonnant, étonnamment inspiré du plan de Christopher Wren pour la reconstruction de Londres. La plupart des ingrédients de la cité jardin sont là, mais décalés, redistribués ou reformatés à l’aune du site. Le premier plan daté de 1904 suggère même l’idée d’une voie périphérique qui unifierait et délimiterait le tout face à la ceinture agricole. Elle disparaît cependant des premiers états des lieux réalisés à partir de 1906, qui voient le centre monumental délaissé au profit des alignements de l’axe de liaison, puis de toute une série de variations sur le thème du close. À l’heure des premières visites, Letchworth devient ainsi le laboratoire d’un urbanisme dédié à la maison individuelle dans la continuité des expérimentations menées en premier lieu à New Earswirck et à Hampstead, délivrant au passage une nouvelle vision de la limite.

Au delà de l’actualité du TPA, Town planning in practice… rend compte d’une expérience qui s’est ouverte par nécessité aux transformations des villes en général. Refusant tout dogmatisme, Unwin y défend le double préalable de l’enquête et de l’analyse in situ pour justifier une approche thématique de la problématique du plan qu’il ouvre justement par la question des limites[17]. S’interrogeant sur la possibilité même de limiter l’extension d’une ville, il souligne néanmoins l’intérêt qu’il y aurait d’aménager de larges bandes séparatives de parcs, de terrains de jeux, ou même de terrains de culture, en un mot, des ceintures d’espaces libres, entre les différentes composantes d’une ville, jusqu’à créer […] une ligne jusqu’à laquelle la ville et la campagne pourraient chacune de son côté s’étendre et s’arrêter nettement. Si de manière prémonitoire, il voit dans ces espaces libres une réserve pour la faune et la flore, il estime cependant que, dans les villes modernes, les routes sont moins importantes comme moyens d’accès que les voies ferrées, voyant encore dans les gares, les nouvelles portes de la cité. S’il fait une brève allusion aux larges boulevards, avenues et ceintures de promenades, nés du déclassement d’enceintes intérieures, le mot boulevard et ses synonymes européens sont totalement absents du reste de l’ouvrage. Par ailleurs, force est de constater qu’Unwin passe rapidement sur la question des flux routiers, rapidement réduite à une affaire de radiales et de carrefours inspirée par les travaux de Hénard.

 

Retour sur Londres, à la TPC

Chez Howard comme chez Unwin, la situation londonienne n’est jamais très loin, mais sans jamais être abordée de front. S’il revient dessus dans l’ultime chapitre d son ouvrage, Howard peine à dessiner un avenir à sa ville natale dont il espère la décroissance. Loin d’extrapoler son cinquième diagramme à l’échelle d’un Greater London, il se borne à signaler qu’il faudra tout reprendre, tout reconstruire[18]. De son côté, Town Planning in practice… prend rarement Londres en exemple, et Unwin ne semble pas encore envisager la création de villes nouvelles comme une solution pour maîtriser la croissance londonienne. C’est d’ailleurs Hampstead qu’il présente et qu’il fait visiter à l’occasion de la TPC, constatant au passage que Letchworth se trouve à ses yeux dans une périphérie trop lointaine, sans en dire davantage[19]. S’il est alors question de l’avenir de Londres, ce n’est donc pas le fait des principaux tenants de la cité jardin, mais d’acteurs moins connus, directement impliqués dans la gestion de la capitale anglaise, à l’image d’Arthur Crow[20], District Surveyor de Whitechapel, voire d’inconnus comme George Pepler[21].

Les interventions de Crow et Pepler partagent une même dénonciation des conditions de circulation dans l’agglomération londonienne et la même conviction que ce problème doit être résolu dans le cadre d’un territoire élargi en l’occurrence à un rayon de plus de 20 kilomètres du centre de Londres. Pour sa part, Crow envisage une double action d’aménagement et d’extension avec le percement d’une dizaine de radiales de plus de 30 mètres de large, et la création, à une vingtaine de kilomètres du centre, d’une couronne d’une dizaine de villes nouvelles qualifiées de city of health. Le schéma n’est pas sans rappeler le cinquième diagramme de Howard, à ceci près que ces villes, reliées au centre par des trains rapides accueilleraient jusqu’à 500 000 habitants sur 10 000 hectares, contre 32 000 sur 400 pour le modèle howardien. Pepler quant à lui dénonce la quasi-inexistence de ring roads, et reprend à son compte un projet de grand boulevard de ceinture proposé quelques mois plus tôt dans Architectural Review[22]. Située, elle aussi, à une vingtaine de kilomètres du centre de Londres, au sein d’une couronne agricole épargnée par l’urbanisation, cette infrastructure d’une centaine de mètres de large, longée par des parcs et des zones de nature, juxtapose plusieurs modes de transports. Aux yeux de Pepler, elle permettait de détourner du centre de Londres un trafic de transit en pleine croissance, tout en desservant aussi bien des usines et des faubourgs-jardins que des lieux de commerce. Une perspective que salue sur le champ un représentant de l’association des cités-jardins qui voit là l’occasion d’accélérer le déménagement des lieux de production du centre de Londres vers sa périphérie[23]. Ainsi, l’idée de cité-jardin participe t-elle dès ce moment à l’élaboration d’une nouvelle vision des franges londoniennes dans le cadre d’une vision d’un Greater London directement alimenté par l’expérience du Groß Berlin citée à plusieurs reprises.

 

 

De Vienne à Berlin : à la recherche de la Großstadt

 

Alors que Howard avait puisé une part de ses idées dans le creuset américain des années 1870, vingt ans plus tard, Unwin et les promoteurs du TPA se sont tournés spontanément vers l’Allemagne qui s’impose alors comme la référence en matière d’extension urbaine. Il est vrai qu’aux textes de loi et aux manuels, aux essais et aux débats de la première heure, sont venus s’ajouter des concours et une exposition, une revue dédiée et un enseignement spécialisé, mais aussi, et surtout, des dizaines de réalisations (Dethier, 1994). Fort de cet incontestable savoir-faire, ses principaux protagonistes ambitionnent désormais d’investir Berlin et de faire de la capitale allemande le modèle de la grande ville moderne. Un concours international est envisagé dès 1905, puis une exposition dont la conception est confiée à un jeune économiste féru d’architecture, Werner Hegemann. Ses séjours aux États-Unis vont confirmer l’émergence de nouveaux liens entre les expériences européennes et la vision américaine. Cependant, si la deuxième édition de l’exposition à Düsseldorf fin 1911 s’ouvre sur le plan de Chicago, un an plus tôt, à Berlin même, c’était une grande maquette de Vienne[24] qui servait d’introduction aux résultats du concours, comme un hommage à la capitale voisine qui dès 1893 avait la première posée la question de la Großstadt et de ses limites au travers d’un concours remporté conjointement par Joseph Stübben et Otto Wagner.

L’antécédent de Vienne

En 1892, Vienne entreprend d’annexer une vaste banlieue industrielle très dispersée qu’elle a contribué à créer par le rejet de plus en plus lointain de ses activités les plus polluantes. L’opération triple sa surface qui avoisine désormais les 180 kilomètres-carrés, mais n’augmente que de moitié sa population qui atteint désormais 1,3 millions d’habitants. Un concours est lancé dès l’année suivante pour l’établissement d’un plan régulateur dont les objectifs sont des plus ambitieux puisqu’il s’agit pour les concurrents aussi bien d’articuler les différentes composantes de la nouvelle agglomération, d’intégrer le projet d’un réseau ferroviaire de transport urbain, d’établir une réglementation pour les constructions nouvelles, que d’envisager la préservation de la forêt voisine. En un mot, il s’agit de dégager une vision d’ensemble de ce vaste territoire. La consultation, qui reste une affaire germanique, consacre parmi une quinzaine de réponses, deux interprétations différentes d’un même parti radioconcentrique[25].

Tandis que Stübben répond sans surprise aux recommandations paysagères de l’argumentaire du concours, directement inspirées par Camillo Sitte, Wagner s’en démarque volontairement pour affirmer un point de vue opposé, réinterprétant le carroyage des lotissements caractérisant la périphérie viennoise, en se référant explicitement à la géométrie des paysages urbains parisiens[26]. À ses yeux, le grand avantage que possède Vienne sur d’autres capitales européennes est d’avoir transformé à temps sa deuxième couronne fortifiée en une voie de ceinture. Il propose pour sa part de constituer, au delà de cette limite héritée, deux nouvelles voies du même type qu’il calibre à 80 mètres de large. Il ajoute même dans son mémoire même que la ville devrait mettre à l’étude une nouvelle couronne de ce genre tous les 50 ans[27].

Wagner reviendra sur cette expérience à l’occasion d’une conférence donnée à New York en 1910[28] dont le texte et les illustrations témoignent de la radicalisation de sa vision de la Großstadt[29]. Fidèle au schéma radioconcentrique, il imagine dans un rayon de 14 kilomètres un large maillage de voies radiales et circulaires, dites cette fois voies zonales, qui distribue, à la manière de grandes plaques urbaines, des arrondissements de 100 000 à 150 000 habitants basés sur un damier d’îlots ponctué de placettes et d’axes monumentaux commandant de grands équipements. Imaginant cette grande ville illimitée, par essence, il se déclare hostile à la constitution de toute barrière, de tout « boulevard périphérique », de toute ceinture, agricole ou forestière. Il s’oppose ainsi clairement au projet de ceinture verte proposée par l’un de ses concurrents malheureux lors du concours, l’architecte viennois Eugen Fassbender[30], sous la forme d’une couronne de 750 mètres de large située en lisière de la forêt viennoise. Cependant l’idée a ses partisans de longue date, et en 1905, Vienne se signale à nouveau en adoptant la première en Europe, la mise en place d’une ceinture verte encore qui associe la protection de la forêt située au Nord-Ouest de Vienne et d’une zone agricole limitrophe de 6 000 ha (Lohrberg, 2001).

Berlin, l’émergence du concours et de l’exposition

Tout comme Vienne, Berlin se trouve confrontée à une périphérie industrielle en plein développement. Mais avec bientôt 2 millions d’habitants au début des années 1900 elle devient alors la ville la plus densément peuplée d’Europe sans pour autant afficher le visage d’une grande capitale, alors même que le savoir-faire allemand en matière d’extension urbaine s’affirme sur la scène internationale. Pour résoudre cette anomalie, les deux principales associations allemandes rassemblant architectes et ingénieurs unissent leurs efforts pour convaincre les autorités berlinoises de lancer un concours en vue de jeter les bases d’un Grand Berlin et donc de réfléchir à la forme et aux limites de la capitale (Bodenschatz, 2010, Jacquand 2013). Initiée en 1905, leur action se concrétise dès 1907 par la publication d’un manifeste qui aborde le programme de la Großstadt en termes de démographie et d’économie, de réseaux de transport, mais aussi de formes urbaines. Dans un passage consacré aux trames vertes, Theodor Goecke, le rédacteur en chef de la revue Der Städtebau, cite en exemple la toute récente ceinture verte de Vienne[31] ainsi que les systèmes de parcs américains, et notamment celui de Boston dont la découverte va enthousiasmer Hegemann l’année suivante[32]. Sur le terrain, le lancement en 1908 d’un concours pour une cité-jardin à Frohnau[33], à une quinzaine de kilomètres au Nord du centre de Berlin, témoigne à son tour tout à la fois de l’ampleur du territoire concerné et de l’élargissement des références qui accompagne les préparatifs de la consultation engagée.

De fait, à l’image du plan de Chicago, l’ambition s’avère immense puisque le périmètre envisagé se déploie entre 25 et 30 kilomètres autour de la ville centre sur près de 2 000 kilomètres-carrés. Une nouvelle cartographie détaillée se révèle nécessaire, et ce d’autant plus que le programme du concours sollicite des concurrents une réflexion à de multiples échelles, de celle du territoire pour l’amélioration des réseaux de transports, à celle du quartier pour la conception de projets urbains, au centre comme en périphérie, et plus particulièrement d’opérations d’habitat déclinant de nouvelles typologies. L’élaboration de ce fond de plan calé au 1/10 000e retarde d’un an le lancement du concours qui est rendu en décembre 1909. D’une trentaine de réponses, essentiellement d’origine germanique, le jury va retenir quatre projets, à commencer par les deux premiers classés ex æquo, celui de Hermann Jansen qui a contribué à établir le fond de plan du concours, et celui de Joseph Brix et Félix Genzmer[34] associés à une compagnie de chemin de fer, suivis par celui de l’équipe composé par l’économiste Rudolf Eberstadt, l’architecte Bruno Mörhing et l’ingénieur Richard Petersen, et par celui de l’architecte Bruno Schmitz associé au bureau d’études Havestag et Contag[35]. Derrière la question première des réseaux, alimentée par cette présence nouvelle des ingénieurs au sein même des équipes, c’est le rapport à la nature de cette ville territoriale qui s’impose dans les débats.

Les résultats du concours

À l’exposition, de spectaculaires vues à vol d’oiseau signés par l’architecte Bruno Schmitz captent dans un premier temps l’attention des visiteurs en leur offrant au travers d’une série d’espaces publics centraux une vision monumentale de la grande ville que certains commentateurs jugent d’emblée démesurée[36]. Mais au bout du compte, ce sont deux modestes schémas, produits par l’équipe Eberstatd, Mörhing, Petersen, qui condensent le mieux tous les apports de cette consultation. Sur la base d’une figure annulaire, ce trio oppose à une vision traditionnelle de la croissance des villes, par limites et couronnes successives, la vision d’une croissance urbaine radioconcentrique portée par des radiales. Articulées à des voies de transports rapides, ces radiales prennent la forme de coulées vertes qui pénètrent jusqu’au cœur de la ville et fragmentent l’extension urbaine en secteurs. L’argumentaire déployé dans le mémoire (Eberstadt, 2010) s’appuie tout à la fois sur l’observation d’évolutions générales comme le développement des banlieues autour des lignes de chemin de fer, mais aussi sur l’analyse d’exemples singuliers comme la ville balnéaire de Wiesbaden. Cependant, c’est Jansen, l’un des deux lauréats, qui livre sans doute l’interprétation la plus explicite et la plus complète de cette mise en tension entre ces relations centre-périphérie, et les logiques de croissance et de contournement (Borsi, 2015)[37].

Dans un contexte qui donne encore la priorité au réseau ferré, Jansen se borne à doubler l’étoile routière existante par des lignes de tramways, en revanche, il se distingue en proposant la création à une douzaine de kilomètres du centre d’un second chemin de fer de ceinture pour articuler entre elles les lignes radiales, mais aussi les banlieues les plus éloignées et donc les plus dispersées. Cette ultime ceinture se situe au delà de la principale originalité du projet que constitue la formation de deux ceintures vertes, forestières et agricoles, d’une largeur variant de moins de 100 mètres à près de 2 kilomètres, situées à respectivement à 6/7 et à 10/12 kilomètres du centre. Cependant, Jansen ne se limite pas à ce dispositif annulaire. Il le relie au cœur de la ville par de multiples ramifications interstitielles qu’il détaille au 1/10 000e sur les entrées Sud et Nord, et plus encore dans les deux projets de quartiers d’habitation qu’il donne pour le secteur de Tempelhof et la commune périphérique de Radow. La trame ainsi déclinée sert de fil conducteur et de lien entre deux échantillons d’un gradient de situation et de densité du centre vers la périphérie. À un ensemble collectif dense situé en frange du centre, Jansen oppose ainsi un ensemble mixte de moyenne densité, situé en troisième couronne à proximité de la ceinture verte extérieure, qui peut se lire comme une cité-jardin satellitaire d’une Großstadt aux contours fragmentés.

 

À l’issue de ce panorama sélectif qui balaye une décennie de réflexions théoriques et de projets, mais aussi de réalisations, se dégage d’abord une impression de diversité qu’incarne bien l’opposition radicale entre un Howard qui vise à déconstruire la métropole londonienne par le biais d’entités urbaines isolées strictement délimitées et un Wagner qui prône une croissance illimitée de la métropole viennoise par le biais d’anneaux successifs composés d’unités urbaines juxtaposées. Entre ces deux visions extrêmes, se dessine au fil du temps une évolution des modèles de pensée sur la forme générale de la ville qui part d’un modèle compact post-haussmannien au tissu continu, illustré par le premier projet de Jaussely pour Barcelone ou celui de Burnham pour Chicago, et qui tend vers un modèle fragmenté au tissu discontinu – que l’on pourrait qualifier de post-howardien, en ce qu’il découle des premières interprétations du concept de cité-jardin -, illustré par la plupart des projets en lice à Berlin, mais aussi dans un tout autre registre par celui des Griffin pour Canberra. Dans le cas de Barcelone et de Berlin, l’extension du périmètre de réflexion, qui se traduit par l’inclusion de territoires essentiellement ruraux, impose de penser le rapport entre le front urbain et les domaines agricole, forestier ou naturel. De ce point de vue, le second projet de Jaussely et celui de Jansen sont particulièrement représentatifs de la mise en place d’une logique de gradient de densité du centre vers la périphérie. Du côté des figures, force est de constater que le recours à des voies annulaires n’est pas systématique, de même que l’emploi du terme de boulevard. À la grand avenue imaginée par Howard, répond le grand circuit promu par Burnham ainsi que l’étonnante infrastructure multimodale annulaire proposée – ring road – par Pepler pour Londres qui n’a pas d’équivalent par ailleurs. En revanche tous les protagonistes mettent en avant l’importance des radiales en s’appuyant de manière plus ou moins explicite sur les travaux de Hénard. Détournée d’emblée par Unwin lui-même, la cité-jardin, quant à elle, ne s’impose dans l’immédiat qu’à Londres et à Berlin, soit sous la forme de quartiers résidentiels de maisons comme dans les projets berlinois, soit sous la forme de villes nouvelles périphériques, les city health de Crow. Enfin pour ce qui des rapports avec les zones de nature et de culture, le principe des systèmes de parcs trouve des échos à Vienne et sur la scène berlinoise sous la forme de ceintures vertes et/ou de coulées vertes par Jansen et par l’équipe Eberstadt, Möhring, Petersen qui esquisse l’idée de trame verte également suggérée par Unwin et conforte la représentation d’une ville fragmentée. Une vision que synthétise la perspective à vol d’oiseau donnée par un des concurrents du concours de Berlin, l’architecte Albert Gessner[38].

Références

[1] Voir Lucan, 2009, chapitre 11, « La fin du système de l’École des beaux-arts » pp. 191-207.

[2] Jaussely rejoint la villa Médicis en janvier 1904. S’il n’y rencontre pas Tony Garnier qui est déjà reparti, mais Henri Prost, les échos du séjour de Garnier ont pu jouer un rôle dans le choix de participer à ce concours.

[3] Dans Nice, capitale d’hiver, Robert De Souza expose de manière synthétique la méthode que s’est forgée Jaussely pour élaborer le plan de Barcelone à partir du mémoire de 1907.

[4] Le rendu du concours est consultable sur Wikipedia dans le cadre d’une notice en espagnol intitulée « Plan Jaussely ».

[5] Voir De Souza, 1913, p 411, et Gondouin, 2004, vol. 2, p. 64.

[6] Ce schéma qui s’appuie sur un étagement très méditerranéen n’est sans évoquer la Cité industrielle de Garnier.

[7] De Souza, 1913, pp. 416-417.

[8] Si Burnham n’est alors pas encore allé en Europe, la plupart de ses collaborateurs, et son associé Edward H. Bennett, ont été formés à Paris. Leur culture, et notamment les souvenirs de l’exposition de 1900, vont fortement influencer la mise au point du projet.

[9] Voir Burhnam, 1909, le chapitre VI consacré à la voirie, et plus particulièrement les pages 92-96.

[10] Schaffer, « The Plan of Chicago : published, unplublished, and the treachery of images », in Bodenschatz, 2010, pp 96-99

[11] National Archives of Australia, NAA: A1818,12

[12] Peut-être faut-il voir là un effet des débats suscités par la multiplication des îlots triangulaires que supposait les radiales projetées par Burnham.

[13] Voir Unwin, 1909, 1981 [1922].

[14] p. 22 et 128, dans l’édition de 1902, et p. 42, 44 et 178, dans l’édition française de 1998.

[15] Chambers, « The garden and the city. Dispositifs architecturaux et progrès social dans le modèle urbain d’Ebenezer Howard », in Baty-Tornikian, 2001, pp 13-25.

[16] Miller, « De Letchworth aux cités-jardins anglaises, 1904-1946 », et Jackson, « Sir Raymond Unwin et le mouvement des cités-jardins, 1902-1940 », in Baty-Tornikian, 2001, pp. 35-48 et 49-57.

[17] Unwin, 1981, chapitre V « Du moyen d’entourer les villes modernes et les entrées des villes » pp. 137-151.

[18] Howard, 1998, p. 197.

[19] Unwin Raymond, »The City development plan », in TPC, 1911, pp. 250.

[20] Arthur Crow (1860-1937), membre fondateur du Royal Town Planning Institute. Crow, « Town planning in relation to old and congested areas, with special reference to London », », in TPC, 1911, pp. 407-426.

[21] George Pepler (1882-1959) deviendra membre de la Garden Cities Association, puis président du Royal Town Planning Institute en 1919, et responsable du Town and Country Planning. Pepler, « Greater London », in TPC, 1911, pp. 611-620.

[22] TPC, 1911, p. 627.

[23] TPC, 1911, p. 623.

[24] Hegemann, 1913, pp. 248-249, et Bodenschatz, 2010, p. 20.

[25] Hagen, 2015, p. 51.

[26] Graf 1994, p. 94.

[27] Ibid., p. 96.

[28] Conférence donnée à New York, le 18 mars 1910, à l’occasion de l’International Congress of Municipal Arts.

[29] Graf, 1994, pp. 640-646, et Wagner, 1980, pp 83-95.

[30] Eugen Fassbender (1854-1923).

[31] Jaquand, 2013, p 113. Voir également Goecke, « Der Wald- und Wiesengürtel von Wien und Seine bedeutung für den Städtebau », in Der Städtebau, 1906, vol. 3.

[32] Jaquand, 2009, p. 286.

[33] Bodenschatz, « Gartenstadt Frohnau », in Bodenschatz, 2010, pp 180-181

[34] Bodenschatz, « Joseph Brix und Felix Genzmer, Grunflachenplan, Beitrag zum Wettbewerb Groß-Berlin 1908/1910 », in Bodenschatz, 2010, pp 198-199. Voir également, pp. 138-139, et 182-183.

[35] Nägelke, « Havestadt & Contag, Schmitz und Blum, Monumentalisierung des Stadtzentrums Beitrag zum Wettbewerb Groß-Berlin 1908/1910, in Bodenschatz, 2010, pp. 134-135.

[36] « Architektonisches von der allgemeinen städtebau-ausstellung zu Berlin », in Berliner Architekturwelt, juillet 1910, pp. 123-162.

[37] Nägelke, « Hermann Jansen, Bebauung des Tempelhofer Feldes, Beitrag zum Wettbewerb Groß-Berlin 1908/1910 », in Bodenschatz, 2010, pp. 164-165. Voir également, pp. 110-111, et 186-187.

[38] Bodenschatz, « Albert Gessner, vision einer urbanen Stadtregion : Von der Südbanhofstrasse zum Mügelsee Beitrag für den Wettbewerb Groß-Berlin 1908-1910 », in Bodenschatz, 2010, pp. 114-115.

Dynamique de recherche et évolutions

Résumé :

Cet article reprend l’essentiel du texte initial du projet de thèse (premier jalon de la recherche en accord avec mon directeur et ma co-directrice) complété avec les précisions et les évolutions résultant des premières investigations. A cinq mois du démarrage de ce travail, nous souhaitons essentiellement viser à présenter le cadre théorique de notre Recherche.

La thèse et le vaste projet de recherche national sur l’histoire de l’enseignement de l’architecture.

 

1. Présentation du sujet

Cette thèse s’inscrit dans le cadre d’une action nationale de recherche mobilisant de nombreuses écoles d’architecture. Initié en décembre 2015 avec une finalisation prévue en 2020, cette action a été lancée par Anne-Marie Chatelet, Daniel Le Couédic et Marie-Jeanne Dumont et elle bénéficie des soutiens du Comité d’histoire et du BRAUP[1]. Jean-Lucien Bonillo est membre du comité d’organisation et le laboratoire INAMA qu’il dirige est engagé dans cette action. L’objectif de ce projet, qui est également celui de notre recherche, est double. Il s’agit d’une part de combler une vaste lacune historiographique sur l’histoire des écoles d’architecture en Région en récoltant divers éléments permettant de construire des connaissances, et il s’agit d’autre part de recenser et d’inventorier des sources d’archives aujourd’hui dispersées et dormantes : dans ce cas précis celles du milieu de la recherche et de la pédagogie à l’école d’architecture de Marseille.

La recherche architecturale à Marseille

L’objet de cette étude est donc de prendre la mesure du rôle de la recherche dans la redéfinition des contenus et des formes de l’enseignement durant la période qui court de 1967 à 2017. Les travaux déjà existants sur le passage du « système des Beaux-Arts » aux Unités pédagogiques d’architecture ont montré comment la revendication d’une intellectualisation nouvelle de l’enseignement (et du milieu professionnel) avait été au cœur de la volonté de la réforme. Mais ces travaux sont restés pour l’essentiel centrés sur Paris et sur le moment de bascule des années 1960 à 1970, plus particulièrement 1968, lors de la création des Unité Pédagogique d’Architecture (UPA). Nous nous proposons de poursuivre ces recherches en mettant en lumière le rôle des écoles situées en région et plus particulièrement celui joué par l’école d’architecture de Marseille aux tournants des années 1970. Notre école présente la particularité d’avoir anticipé de quelques mois la grande réforme nationale et pédagogique correspondant à la mise en place des Unités pédagogiques d’architecture. Son ouverture en 1967 dans le campus de Luminy s’est accompagnée d’une action de rénovation pédagogique et de l’amorce d’une recherche conduite par des enseignants de l’école. La récente publication monographique sur Paul Quintrand[2]-, montre que l’activité de recherche a été préparée localement par les travaux et les réflexions menés à l’initiative de la profession ; et cela aussi bien dans le cadre de l’Université permanente d’architecture Provence-Côte d’Azur-Languedoc-Roussillon[3], que dans celui des ateliers d’été d’Aix-en-Provence, créés et animés par Paul Quintrand entre 1965 et 1967. Ces initiatives locales font écho et complètent celles prises au niveau national par les commissions mises en place dès 1966 par Max Querrien[4] – avec l’aval d’André Malraux – visant à une réforme de l’enseignement et à la création, à Paris, en 1969, de l’Institut de l’environnement, un lieu institutionnel unique de la recherche architecturale, sociale et urbaine.

Le recrutement d’universitaires au sein de notre école, notamment de la Faculté de Lettres et Sciences humaines d’Aix-en-Provence, a permis d’acculturer les milieux professionnels, et plus encore les étudiants de l’école, aux savoirs, enjeux et protocoles du monde de la recherche. De la fin des années 1960 à nos jours, l’école de Marseille apparaitra alors comme l’une des plus dynamiques de France pour ce qui concerne les activités de recherche. D’abord constitués sous la forme d’associations loi 1901, les trois laboratoires « historiques » de l’école d’architecture de Marseille sont le GAMSAU (Groupe pour l’Application des Méthodes Scientifiques à l’Architecture et l’Urbanisme), le groupe ABC (Ambiances Bio-Climatiques) et INAMA (Intervention architecturale en milieu ancien à l’origine devenu – pour conserver l’acronyme – Investigations sur l’histoire et l’Actualité des Mutations Architecturales). Ces trois groupes de recherche seront habilités dès 1986 dans le cadre de la procédure d’institutionnalisation de la recherche conduite par le Ministère de l’équipement et du logement (DAU/BRA).

L’étude des évolutions du milieu de la recherche et de celui de l’enseignement est ici abordée sous l’angle des rapports entre dynamiques globales (mondiales et nationales) et dynamiques locales. Le local étant défini ici dans le sens d’un emboitement d’aires restreintes de différentes échelles : Aix-Marseille, la région méridionale française et la méditerranée, ceci en cohérence avec la problématique du laboratoire INAMA. Ce choix doit permettre d’appréhender l’ensemble du dispositif d’acteurs et d’éviter l’écueil du localisme. Mais cela présuppose que la recherche est le fruit d’une construction sociale et que les laboratoires ne sont pas les seuls lieux de l’activité scientifique (régulée par les administrations de tutelle, groupes de pairs, instances d’évaluation, financeurs et partenaires divers), mais sont aussi des associations savantes, des groupes formels et informels, des groupes disciplinaires et des lieux de formation. L’analyse des contenus et des activités d’enseignement est conduite avec nos présupposés ; l’objectif étant in fine de prendre la mesure des passages – la réciprocité des influences, surdéterminations, applications et transferts – entre recherche(s) et enseignement(s).

Hypothèses

Nos hypothèses sont liées à la prédéfinition données à l’expression « dynamiques de la recherche » et sont déclinées selon deux modalités : celle qui correspond à un changement, une évolution dans le temps (les cinq décennies qui nous occupent) et celle qui correspond aux modalités d’un transfert du champ de la recherche vers celui de l’enseignement. Nous partons du postulat que les transferts de la recherche architecturale (fondamentale, appliquée, action etc.) vers l’enseignement contribuent tous à la pratique de l’enseignement du projet et à la formulation (en constante redéfinition) de la « théorie du projet ». Bernard Huet la définit comme « l’appareil théorique » sur lequel se fonde l’ensemble des doctrines utilisées par l’architecte à un niveau opérationnel dans le projet ». Si, pour lui, une distance irréductible existe entre « recherche » et « projet », les questionnements du milieu professionnel et les directions prises par la recherche restent souvent liés. Dans ce cadre, la revendication d’une nécessaire « rupture épistémologique » (ou à tout le moins la « vigilance empirique ») n’est pas ici contradictoire avec le fait qu’une recherche peut-être à l’écoute des mutations professionnelles et sociétales. De la fin des années 1960 à nos jours l’évolution des contenus et des thématiques de recherche, tant au plan national que local, s’est faite au diapason des préoccupations d’un milieu professionnel lui-même attentif à l’évolution des sensibilités, de la demande sociale et des visions/projets politiques concernant l’économie de la sphère du bâtiment et la gouvernance des territoires. On voit donc comment dans ce schéma la question des spécificités locales trouve toute sa légitimité.

Ceci nous amène à notre première hypothèse : l’abord de la question du local (Marseille, la région méridionale, la méditerranée) par les trois laboratoires, dans la logique de leurs thématiques respectives. Loin d’être une posture exclusive de type « repli identitaire », cette recherche s’est construite avec l’ambition positive d’établir des rapports féconds, complémentaires parfois contradictoires, entre instances globales et locales

Le mariage interdisciplinaire au sein de l’école d’architecture mêlant architectes et universitaires, conduit à un enseignement du projet et du métier d’architecte fondé sur des expériences et des réflexions élaborées tant dans le milieu de la recherche que celui de la profession. L’enjeu de notre réflexion s’élargit dès lors à une triangulation. Pour certains types d’enseignement, par exemple un cours d’histoire de l’architecture et/ou de la ville, les voies de l’instrumentalité et le transfert immédiat dans l’outillage projectuel, sont difficiles à établir. C’est pourquoi l’idée que les écoles d’architecture sont le lieu d’un apprentissage simultané d’une discipline et d’un métier nous parait être un présupposé indispensable au développement de notre démonstration.

Par ailleurs, et considérant les contraintes nationales qui, garantissant l’unité du diplôme, définissent un cadre réglementaire de fait très contraignant, il nous semble nécessaire de distinguer dans les transferts ceux qui résultent d’une logique globale ou « top down », de ceux qui s’inscrivent dans des initiatives locales ou « bottom up ». Notre seconde hypothèse considère alors qu’il existe deux sortes de transferts qui participent à l’actualisation de la pédagogie : le premier de type applicationiste, est en phase et cohérence avec le cadre réglementaire national ; Le second déborde de ce cadre pour explorer localement les voies de l’expérimentation et de l’innovation.

État des connaissances

Les acquis de l’historiographie sur les questions d’enseignement et de recherche sont conséquents, mais ils reposent pour l’essentiel sur l’abord de ces deux champs de manière séparée. Les travaux de beaucoup d’entre eux prennent la forme de bilans, initiés par le ministère (…) ou les réseaux thématiques d’enseignement et de recherche. Les successifs directeurs d’édition des Cahiers de la recherche architecturale et urbaine ont également pris l’initiative de numéros spéciaux, généralement structurés selon la logique des « champs disciplinaires » et également destinés à des bilans[5].

Au-delà des numéros dits thématiques, certaines livraisons traitent également de questions transversales intéressantes pour notre propos à l’instar du numéro sur les « Interdisciplinarités »[6]. Ces numéros offrent un regard sur l’histoire de la recherche architecturale au moment où celle-ci se construit. De plus, ils nous permettent de saisir le rôle et les enjeux d’une activité de recherche indépendante de l’enseignement au sein des écoles d’architecture. Le numéro publié en 1983 « Thèmes et bilans », coïncide avec des changements institutionnels où la recherche devient « incitative sous contrat” et donne un aperçu de la manière dont les laboratoires et le milieu de la recherche s’inscrivent dans ces nouveaux cadres.

D’autres travaux, notamment ceux qui ont abordé, dès les années 1980, la question des passages recherche/enseignement donnent un éclairage sur les origines de la recherche architecturale telle que nous la connaissons aujourd’hui et exploitent le plus souvent un engagement personnel dans les débats et expériences post-68 (Jean-Louis Cohen, 1942, Pierre Chevrière, 1982, Jean-Pierre le Dantec, 1984). Leurs témoignages soulignent leur engagement dans la mise en place d’un enseignement non seulement technique mais aussi intellectuel, politique, social, étroitement liés à la Recherche.

Mais au-delà de considérations générales plus ou moins illustrées, les publications, sur la période qui nous concerne, illustrant les rapports de triangulation ci-dessus évoqués entre les enjeux professionnels et les « recherches/enseignements » qui leur font écho (J.P. Epron, 1987 ; A. Brucculeri, 2000 ; J.L. Bonillo, 2009) sont peu nombreuses, ce qui légitime notre travail.

En effet, il n’existe pas de travaux qui abordent de front, et dans le détail, la vie d’un établissement, de la « grande réforme » à nos jours, ni les effets de l’investissement et de de la production d’un milieu local de recherche sur la pédagogie. Les rares monographies à ce jour existantes, sur les écoles de Strasbourg et de Rennes[7] n’abordent ce sujet que dans le cadre d’une fresque analytique et diachronique.

Ce travail à la fois monographique et plus général se propose donc de combler une lacune de l’historiographie sur ce que l’on appelle statutairement « la recherche liée à l’enseignement » ambitionne de forger un modèle explicatif applicable à d’autres écoles.

Les travaux d’Eric Lengereau montrent que les premières réflexions sur la mise en place d’une politique de recherche en matière d’architecture remontent au milieu des années 1960. De nombreux colloques, journées d’études et de séminaires de recherche[8] ont cherché à appréhender les questions de la légitimité de la recherche architecturales. Pour la puissance publique de l’époque, l’enseignement de l’architecture doit se doter d’un dispositif d’élaboration des connaissances organisé, financé et performant pour l’élaboration du projet d’architecture. La création en 1972 du Comité de la Recherche et de développement en Architecture (CORDA) [9] marque le début de la recherche architecturale soutenue et portée par la haute fonction publique. La dualité des deux ministères, qui ont eu la tutelle ou la co-tutelle de l’architecture, va élargir le champ de la recherche architecturale. Si la recherche fondamentale est un enjeu pour les politiques liées à la Culture, le Ministère de l’Equipement, quant à lui investira le champ de la recherche appliquée liée à l’expérimentation[10].

Point sur la méthode

Trois entrées successives sont envisagées :

Ce volet important du travail est attentif à distinguer parmi leurs productions celle qui relèvent de la thématique du local et de la méditerranéité afin de cerner les caractéristiques et spécificités de l’installation d’un laboratoire dans une école située en Région.

 

 

 

2. Les premières investigations depuis janvier 2017

De la Recherche bibliographique vers un plan de travail de la recherche

La première bibliographie constituée lors du projet de thèse a été remaniée et complétée. Les références bibliographiques sont regroupées selon différents thèmes qui concourent à l’appréhension générale du sujet d’étude et la mise en œuvre de l’analyse :

De celle-ci découle un premier plan de travail en 3 parties permettant d’aborder la problématique de la thèse et d’organiser notre propos :

1/ la création des laboratoires

  1. La situation de l’école avant 1967,
  2. La recherche pionnière : GAMSAU ET ABC
  3. INAMA et ARTOPOS

2/ La recherche et les enseignements théoriques

3/ La recherche et les enseignements du projet

 

La construction d’une chronologie

L’établissement de chronologies sous forme de tableau nous apparaît comme l’outil idéal pour observer dans le temps les évolutions de la recherche aux niveaux national et local et pour baliser le terrain de notre recherche. Les éléments d’analyse qui y sont mentionnés restituent, année après année, le cheminement de la politique de l’architecture en matière de recherche et d’enseignement, et leurs répercutions en terme de pédagogie et de recherche au sein des écoles d’architecture. Ce travail s’appuie sur les travaux d’Éric Lengereau sur la politique de l’architecture de 1958 à 1981. Ces travaux fondés sur le croisement des archives écrites des ministères en charge de la politique de l’architecture et sur les témoignages d’acteurs qui l’ont portée, montrent qu’au tournant des années 1970 sont mis en place les éléments constitutifs d’une vaste politique de l’architecture qui n’est plus seulement patrimoniale mais aussi tournée vers l’architecture contemporaine en lien avec la recherche d’une qualité architecturale et de la transformation du cadre de vie. L’enseignement de l’architecture et la recherche architecturale y sont identifiés comme les facteurs déterminants de la modification de la nature des productions architecturales.

Dépouillement et analyse des livrets pédagogiques : Les premiers résultats

Ce travail est actuellement mené sur deux premières décennies de l’école (1972-1992) : les enseignants et de leurs enseignements sont répertoriés, et déjà ce recensement nous a amené à identifier les personnalités particulièrement représentatives de l’activité de recherche et à dresser une liste de témoins/acteurs à interviewer. Les premiers entretiens sont prévus courant mai. De plus, l’analyse des contenus des enseignements semble montrer pour l’instant que le groupement de professeurs au sein de certains modules est souvent à l’origine de la constitution de groupes de recherche.

 

A cette étape du travail, deux moments de la recherche se dégagent :

Un croisement des informations émanant des archives pédagogiques et de celles obtenues via les témoignages devrait nous éclairer sur les transferts qui ont eu lieu entre l’enseignement, la recherche et le milieu professionnel.

 

Dépouillement et analyse des bilans d’activités des laboratoires

Ce travail, en cours de réalisation, vise à construire l’histoire de la recherche au sein de notre école. Actuellement, il consiste en :

 

Conclusion

Faire un bilan à ce moment d’avancement de notre recherche permet de revoir sa feuille de route face à ce projet d’envergure. Après un temps consacré à la lecture d’ouvrages sur notre thème, au recensement des sources et à leurs premiers dépouillements, nous apercevons l’étendue du travail devant nous. Les entretiens à venir avec les acteurs de la recherche au sein de notre école et avec ceux qui, au niveau du Bureau de la recherche Architecturale, Urbaine et Paysagère l’ont institutionnalisée, doit enrichir notre approche des dynamiques de l’activité de recherche et des évolutions pédagogiques. Ces témoignages doivent éclairer les rapports féconds qui ont pu exister entre les instances aux niveaux local et national. En effet, leur croisement avec les sources d’archive écrites devrait permettre de valider ou de reformuler nos premières hypothèses.

Par ailleurs, la thématique développée dans notre thèse constituera l’un des chapitres de la publication monographique d’ores et déjà programmée à l’horizon de 2020 par le laboratoire INAMA sur l’école d’architecture de Marseille. Cette production s’inscrit dans le cadre de l’action nationale de recherche sur l’histoire de l’enseignement de l’architecture au XXème siècle. Parallèlement aux données factuelles, monographiques au sens fort du mot, seront développées une série d’entrées thématiques déjà définies et prises en charge par les membres du laboratoire engagés dans cette action :

BIBLIOGRAPHIE

Sur l’enseignement de l’architecture

Ouvrages

Articles et Revues

Sur la recherche architecturale

Articles et Revues

Rapports et Travaux

Sur l’enseignement de l’architecture et la recherche en région Paca

Articles et Revues

Ressources

Guide des sources du programme de recherche sur l’enseignement de l’architecture au XXe siècle : https://gtc.hypotheses.org/

Archives

Fonds versés par les services du ministère de la culture

Archives du conseil d’Architecture et d’Urbanisme (CAU) crée par le ministère de la construction : versement AN-CAC 770682

Archives de la tutelle administrative des établissements d’enseignement de l’architecture : versement AN-CAC 810707

Archives de la politique d’enseignement de l’architecture et de recherche architecturale : versement AN-CAC 930521

Fonds versés par les services du ministère de l’équipement

Archives du conseil de la tutelle administrative des établissements d’enseignement de l’architecture

Archives administrative de l’unité d’enseignement et de recherche sur l’environnement

Archives de l’institut de l’environnement et du centre d’études et de recherches architecturales

Archives de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts ; enseignement de l’architecture

Centre d’archives del’IFA / Fonds versés par la DAU du ministère de l’Equipement et du logement

Les fonds d’architectes aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône

Fonds d’architectes :

 

Références

[1] A l’automne 2018, ENSA•Marseille accueillera un des séminaires de cette action nationale de recherche.

[2] J.L. Bonillo et E. Marantz-Jaen, (dir.), « Paul Quintrand, architecte. Une expérimentation entre recherche et projet », numéro spécial de la revue Colonnes, Cité de l’Architecture / Archives d’architecture du XXe siècle, 2015.

[3] Créées en 1964, les UPA régionales seront en 1969 au nombre de 11 en France.

[4] En 1966 se met en place en France sous l’égide de Max Querrien la « commission de réforme de l’enseignement des écoles d’architecture ».

[5] « Thèmes et bilans », Les cahiers de la recherche architecturale, n°13, octobre 1983, éd. Parenthèses, Marseille et « Situation », Les cahiers de la recherche architecturale et urbaine, n°37, 1er trimestre 1996, éd. Parenthèses, Marseille.

[6] « Interdisciplinarités », Les cahiers de la recherche architecturale et urbaine, n°12, Janvier 2003.

[7] Lire à ce sujet : Châtelet Anne-Marie, Storne Franck, Des Beaux-Arts à l’Université. Enseigner l’architecture à Strasbourg, Editions Recherches, Strasbourg, 201 » et Le Couédic Daniel, « Genèse et premier âge d’une École régionale d’architecture : Rennes 1901-1949 », Arts de L’Ouest, Rennes, PUR, 1995, p. 50-60.

[8] En mars 1971, le rapport ministériel de la Recherche Architecturale remis par André Lichnerowicz va impulser une politique ministérielle tournée vers la recherche fondamentale. Dès 1973, seront menées les premières actions de repérage thématiques et de financements pour lancer une politique incitative en matière de recherche architecturale. En 1974, le Secrétariat de la recherche architecturale (SRA) lancera le premier appel d’offre de la recherche architecturale. Sous l’autorité de Jean-Paul Lesterlin est alors organisé le colloque « Histoire et théories de l’architecture ». D’autres colloques suivront, notamment celui du 12-13 mars 1979 intitulé « Architecture : recherche et action » organisé par le CERA à Marseille.

[9] Sous l’autorité du ministre des affaires culturelles, Jacques Duhamel, le CORDA est créé le 10 février 1972. Une enveloppe budgétaire lui est allouée pour mener et porter une réelle politique scientifique en matière de recherche architecturale.

[10] Voir à ce sujet, l’ouvrage de Lengereau Éric., L’État et l’architecture : une politique publique ?, Paris, Picard, 2001.

[11] Ce travail d’enquête est mené sous la direction de Jean-Lucien Bonillo et de Fabricia Fouquet et s’inscrit dans la thématique du laboratoire INAMA. L’enregistrement de ces témoignages feront l’objet d’un versement à la phonothèque de la Maison Méditerranéenne des sciences de l’homme qui a vocation de réunir les enregistrements sonores qui ont valeurs d’information historique, ethnologique, sociologique, linguistique, musicologique ou littéraire sur l’aire méditerranéenne.

[12] Voir à ce sujet, l’ouvrage de Lengereau Eric., L’État et l’architecture : une politique publique ?, Paris, Picard, 2001.

[13] Ces archives, en cours de classement par Emmanuelle Reimbold, archiviste mandatée au sein l’ENSA Marseille, seront très prochainement versées aux archives départementales des Bouches du Rhône.

La recherche au service des pratiques de projet

En septembre 2015, se tenaient à l’ENSA•Marseille les 3èmes Rencontres doctorales en architecture, organisées par le laboratoire Project[s]. Un tel événement était l’occasion de réunir des propositions de doctorants issus de différentes écoles d’architecture, d’urbanisme, de paysage, de design autour de la question des relations entre la recherche et le projet. A travers leurs réponses, ces derniers nous donnaient notamment à percevoir l’évolution des pratiques contemporaines du projet.

Résumé

L’article proposé ici a choisi de rendre compte des objets et des méthodes, interrogés et utilisés par ces jeunes chercheurs afin de mettre en valeur la spécificité de leurs approches, mais également afin d’identifier les termes à travers lesquels sont produites leurs réponses. Trois contributions ont été retenues pour réaliser cet exercice. Charline Sowa questionne le phénomène de la décroissance dans le cadre du projet urbain. Audrey Courbebaisse revient sur les principes de la conception formelle des Grands ensembles dans la perspective de leur réhabilitation. Enfin, Dimitri Toubanos interroge de manière comparative les difficultés incombant à la mise en œuvre de logements durables. Sélectionnées pour leur état d’avancement, la diversité des champs abordés et leurs relations avec les enjeux actuels de l’aménagement des espaces de vie, ces explorations nous donnent à voir comment la retranscription fine d’une situation permet d’identifier les différents leviers opérationnels du projet architectural ou urbain. Elles nous rappellent également la capacité de la recherche en architecture à alimenter la démarche de projet à travers l’explicitation des éléments qui s’y trouvent à l’œuvre et des mécanismes mis en jeu.

In septembre 2015, the doctoral meetings in architecture were organized by the project[s] laboratory in ENSA-Marseille. This opportunity to gather various doctorants from the space conception field focused on the question of the relations between research and design. Three proposals were selected amoung forty-three received. They gave the opportunity to perceive deep evolutions both in the way to practice design and in the way to describe the elements of the project. Charline Sowa deals with the consequences of the « shrinking city » on urban planning, Audrey Courbebaisse describes the « Grand ensemble » as a combination of both plastic and fonctionnal elements, and Dimitri Toubanos questions the parameters used in sustainable residential housing. Their demonstrations precisly show the ability of research to explain the design process and thus, the possibility to optimise its results.

 

Article

En septembre 2015, se sont tenues à l’ENSA•Marseille les 3ème Rencontres doctorales en architecture1. Organisées par le laboratoire Project[s], elles ont traité du thème des relations entre le projet et la recherche dans les domaines de la conception spatiale, et plus particulièrement dans les domaines de l’architecture et de l’aménagement. Les contributions réunies ont dans un premier temps fourni l’occasion de rendre compte du processus de projet à travers l’identification de ses paramètres et de ses processus. Mais en procédant à l’analyse fine de situations concrètes, les propositions de recherche ont également fait apparaître des méthodes de description constituant un véritable savoir-faire du chercheur, et contribuant à une expertise aboutie du processus de projet. Comment rendre alors compte de la performativité des éclaircissements apportés par la recherche sur la démarche de projet ? Et comment donner une place à la construction de ce regard analytique et réflexif dans le cycle de formation de l’architecte ?
Effectivement, depuis la mise en place de la réforme LMD2 (Licence-Master-Doctorat) et la création du doctorat en architecture3, la recherche constitue le 3ème cycle de la formation des architectes. Néanmoins, il reste parfois encore difficile d’identifier la spécificité de ses enjeux au sein des cycles précédents. L’hypothèse proposée ici est que la restitution des objets de la recherche constitue une opportunité pour donner à comprendre les éléments fondateurs sur lesquels elle s’appuie. Il va donc être ici question de faire émerger des objets, des méthodes ainsi que des éléments de synthèse issus des propositions des doctorants, afin d’identifier les types de connaissances mobilisées. Dans cette perspective, nous nous rendrons particulièrement attentifs aux méthodes d’analyse de terrain, aux termes de la restitution de cette analyse, mais également aux formes d’explicitation des mécanismes de transformation des lieux.
Parmi les quarante trois contributions retenues dans le cadre des trois journées de séminaire organisées en septembre 2015, trois propositions ont donc été choisies afin d’explorer la pertinence de cette intuition. La clarté de la problématique exposée, l’état d’avancement, ainsi que la diversité des approches proposées ont constitué les critères de sélection des articles présentés ici. En premier lieu, Charline Sowa a abordé la question du projet urbain à travers le thème de la décroissance comme mode de conception. Puis, Audrey Courbebaisse s’est penchée sur le processus de production et de réhabilitation du « Grand ensemble » à travers la question de sa composition plastique par les percements, sur un site Toulousain. Enfin, Dimitri Toubanos a comparé deux mises en œuvre de la notion de développement durable dans la conception de logements collectifs, en Australie et en France.
Après quelques éléments de rappel relatifs au cadre de la mise en place de la recherche en architecture en France, on détaillera les approches proposées par chacun des doctorants afin d’en préciser les objets et les méthodes.

 

I- L’enseignement de l’architecture : état des lieux d’une politique publique4

a- Une discipline en pleine réforme

À la rentrée scolaire 1968–19695, le ministre de la culture André Malraux créait les « Unités Pédagogiques d’Architecture » (U.P.A.), qui succédaient à un enseignement dispensé depuis 1903 par l’école des beaux-arts de Paris et ses trois annexes de province (Lille, Bordeaux et Marseille). Cinq Unités étaient créées à Paris, et quatre devenaient des écoles régionales6. Leur nombre se stabilisait par la suite à une vingtaine répartie sur l’ensemble du territoire : six sur Paris, quatre sur Toulouse, Bordeaux, Marseille et Nancy, et de nouvelles antennes étaient créées à Rennes, Lyon, Rouen, Strasbourg et Saint-Étienne, etc. Ces Unités Pédagogiques bénéficiaient d’une relative indépendance pour construire leur programme pédagogique, mais elles n’organisaient néanmoins pas de lien réel avec l’université.

Dans le même temps, les disciplines spécialisées accompagnant la démarche de projet s’affirmaient comme des champs de connaissance autonomes à travers la création des premiers laboratoires de recherche associatifs au sein des nouvelles écoles. A Marseille, le Gamsau était créé en 1970, puis le laboratoire ABC en 1971 et le laboratoire INAMA en 1978. Le décret de 19787 confirmait la présence de la recherche en école d’architecture et l’intégrait dans la constitution de ses enseignements. Depuis, la recherche et les chercheurs en architecture produisaient des doctorats sous-couvert de discipline déjà identifiées dans le champ universitaire, dans le cadre de conventions permettant de délivrer des titres universitaires en sciences de l’ingénieur, en histoire, en sociologie, en anthropologie, en esthétique…

Le décret du 30 juin 2005 relatif aux études d’architecture8 marquait un nouveau tournant dans la reconnaissance du rôle de la recherche en école d’architecture en créant le doctorat en architecture et en introduisant dans les écoles le parcours doctoral9. Le 8 avril 2013, le rapport présenté par le député Feltesse10, revenait à nouveau sur l’enjeu central de la recherche dans l’enseignement supérieur à travers la revalorisation du doctorat, la mise en place d’une Stratégie nationale de la recherche, et la création d’une autorité administrative indépendante, l’HCERES11. Il s’agissait de créer les conditions d’une recherche ambitieuse et reconnue. Pour y parvenir, les ENSA devaient prendre modèle sur l’université.

Enfin, le 17 octobre 2014, la Ministre de la culture et de la communication Fleur Pellerin annonçait sa volonté de lancer une « Stratégie Nationale pour l’Architecture » (SNA) comme outil de pilotage public de la politique de l’architecture. Elle s’organisait en six axes stratégiques se déclinant en trente mesures. Les six axes concernaient la sensibilisation à l’architecture du grand public, la prise en compte des héritages des XXe et XXIe siècles, l’articulation de la formation à la recherche et aux métiers, l’identification des compétences de l’architecte, l’accompagnement des mutations professionnelles, et le soutien à la valeur expérimentale et culturelle de l’architecture. Elle serait mise en œuvre sur la base d’un diagnostic complet et partagé, conçu en partenariat avec les acteurs concernés dans le cadre d’un suivi stratégique. La recherche y prenait sens à travers sa capacité à accompagner la mise en œuvre du renouvellement de la discipline. C’est dans ce contexte que se déroulaient les Rencontres doctorales de l’ENSA•Marseille.

b- L’exercice de la recherche en école d’architecture

En 2014, un rapport permettait de constater que depuis la réforme de 2005, créatrice du doctorat en architecture12, 122 thèses avaient été soutenues dans les différentes Unités de Recherche (UR) des vingt écoles d’architecture, et 177 étaient en cours de rédaction13.
Le rapport IGAENR14 faisait néanmoins le constat d’une réelle difficulté à augmenter de manière notoire ce corpus de thèses faute de la présence de suffisamment d’enseignants HDR15 dans la discipline.
Par ailleurs, on comptait en 2014, 373 doctorants répartis dans les 37 unités de recherche des vingt ENSA16. Ils étaient en grande majorité architectes, et 215 d’entre eux étaient accueillis dans les six écoles parisiennes ou d’Île-de-France (Belleville, Marne-la-Vallée, Malaquais, Val-de-Seine, Versailles, La Villette), et 158 en région, dans les trois pôles majeurs de Grenoble, Nantes et Toulouse.
Enfin, sur les 3.369 personnes17 intervenant dans l’enseignement de l’architecture, 280 enseignants des écoles d’architecture se trouvaient impliqués dans la recherche.

c- La question posée par le laboratoire project[s]

Dans le cadre de l’appel à contribution lancé par le laboratoire project[s], la question posée concernait la nature des relations existant entre le projet et la recherche. Cette question récurrente au sein de la discipline depuis l’émergence de la recherche à la fin des années soixante18, était l’occasion de mobiliser la réflexivité19 des doctorants sur leurs pratiques. La soixantaine de réponses reçues s’était répartie suivant les trois catégories attendues : du « projet comme objet d’étude », du « projet comme dispositif dans un protocole de recherche », et du « projet vu comme lieu de production de connaissances »20.
Les quarante trois contributions finalement retenues s’organisaient autour de six grandes thématiques relatives au territoire et à ses acteurs, à la pédagogie, aux études de cas, à la théorisation de la démarche de projet, aux échelles du territoire et aux questions patrimoniales.
L’étude de trois contributions sélectionnées pour leur état d’avancement et la complémentarité des échelles et des objets abordés, allait nous permettre de comprendre les opportunités introduites par la réflexion produite.

 

II- La décroissance comme agent du projet de la ville contemporaine, par Charline Sowa21

Le terme de « shrinking city », ou de « ville rétrécissante », est apparu dans les années soixante dix, dans le contexte de la récession économique qui frappait les grandes régions industrielles de la Rust Belt, aux États-Unis, et de la Ruhr, en Allemagne, nous rappelle Charline Sowa. Elle fait alors l’hypothèse que l’analyse de ce phénomène par l’architecte peut apporter des connaissances économiques et démographiques utiles au projet à partir de la déconstruction des mécanismes à l’œuvre dans ce processus qui s’est depuis généralisé. Elle met pour cela en jeu sa compétence d’architecte, qu’elle distingue de celle du géographe et de l’urbaniste par le fait qu’elle mobilise des techniques d’analyse de la ville qui lui sont propres.

La décroissance est en premier lieu un phénomène économique analysé par la géographie quantitative et statistique. Or, c’est un phénomène qui a des répercutions spatiales majeures. Cette appropriation conceptuelle du phénomène se légitime dans le champ de l’exercice architectural dans la perspective du développement durable et du renouvellement urbain qui s’y associe. Le projet architectural, dont la première vocation est de proposer des solutions formelles adaptées, s’y trouve questionné. L’architecte n’a-t-il pas alors également un rôle à jouer dans la mise en œuvre du projet de redynamisation économique à travers sa capacité d’analyse des processus à l’œuvre ?
L’intervention de l’architecte ne se limiterait plus ici à la réalisation de constructions, mais il serait sollicité pour inventer de nouvelles manières d’aborder le langage de la ville décroissante, avançant des méthodes de conception et de production inédites d’arrangements spatiaux adaptés au contexte. De plus, son intervention aurait vocation à intégrer la participation des multiples acteurs aux différentes étapes du projet. Au-delà de la simple application de modèles urbains classiques, il s’agirait bien d’inventer une nouvelle pratique du projet de conception de la cité dans le contexte de la décroissance.

Quelles sont les réponses concrètes apportées par l’architecte dans le contexte des villes en décroissance, demande encore Charline Sowa? Philipp Oswalt22 avait déjà initié cette question lors de la désindustrialisation et du démantèlement des zones de production amorcée dans les années soixante-dix. Mais comment continuer à fabriquer les « formes d’habitabilité de ces territoires en crise », demande légitimement Charline Sowa ?
Cette question de la gestion de la décroissance mobilise des programmes de recherche urbaine depuis les années quatre-vingt-dix à travers différentes expérimentations. Citons notamment les propositions de l’IBA Emscher Park, ou le thème de la ville adaptable porté par l’Europan 12 et 13, en 2013 et 2015. Aujourd’hui, elle prend également la forme de la reconquête des Centre-bourgs23.
Le phénomène de décroissance concerne sans doute en premier lieu les possibilités d’évolution du statut des sols ainsi que celui du bâti existant. Mais il a nécessairement des conséquences sur la nature de ses usages et des formes paysagères engendrées. La pratique du « remodelage urbain »24 apporte dans ce contexte des éléments de réponse pragmatique. Elle permet de traiter de manière simultanée l’évolution du parcellaire, du bâti et des usages qui s’y associent. Elle intègre également l’incertitude liée au devenir du territoire, à la gestion de la vacance et au devenir des espaces libres, à la renaturation, et plus généralement, à la définition d’un espace urbain habitable. Si les situations urbaines sont de nature très disparates, le recours aux outils de morphologie urbaine comme levier de l’action replacent l’architecte au centre du processus. Le travail de re-dessin du quartier qui s’y associe permet d’envisager le désenclavement d’îlots paupérisés, ainsi que l’introduction d’espaces privatifs extérieurs. Chaque élément existant – tels que les murs de clôture, notamment – est alors évalué à la mesure de son état, de ses usages, et de sa fonction spatiale et urbaine. La démolition est également incluse comme un paramètre de la programmation initiale. Enfin, le travail de gestion foncière sur le court et le long terme sont simultanément engagés avec la maîtrise d’ouvrage. Cette complexification du calendrier de projection a d’ailleurs de véritables conséquences dans la définition même des termes de la commande.

Organisation du jeu des acteurs du projet îlots-test Franche-Amité, source Charline Sowa.
Organisation du jeu des acteurs du projet îlots-test Franche-Amité, source Charline Sowa.

La synthèse du jeu des acteurs a ici constitué un élément de compréhension central. Il a notamment permis d’identifier le rôle de l’architecte dans une fonction d’assistance à la maîtrise d’ouvrage. L’analyse spatiale de la décroissance a donné à Charline SOWA l’opportunité de faire apparaître la question foncière comme déterminante dans le projet de remodelage urbain (réorganisation, redimensionnement). De plus, son intervention a introduit une pensée sur le long terme de la mutation possible du territoire. Le rôle pédagogique de l’architecte a également eu un impact décisif sur l’évolution de la mentalité des acteurs et sur la définition de leurs attentes urbaines.

L’expérience conduite à son terme a enfin permis de générer un modèle d’action locale efficace et a formé les acteurs à une gestion globale de leur territoire urbain sur le long terme.
Les outils mobilisés ont bien été ceux de l’architecte, utilisant notamment le dessin et le schéma pour convaincre et expliciter les mécanismes du projet de remodelage urbain. Mais bien au-delà de l’attention aux formes urbaines, il a également été question d’introduire une perspective de planification et de portage foncier, impliquant une gestion économique du projet sur le long terme, dans un climat par ailleurs très incertain. Des leviers spatiaux existants ont ainsi émergé et sont devenus visibles via le regard de l’architecte. Cette ouverture des perspectives dans le cadre du projet urbain a été rendue possible grâce au recours à l’analyse urbaine opératoire de la démarche de projet.

 

III- Le Grand ensemble comme système de production plastique et architectural par la répétition, par Audrey Courbebaisse25

Audrey Courbebaisse pose à son tour la question des instruments d’interprétation de l’architecte. Dans quelle mesure la lecture formelle d’un bâtiment peut-elle accompagner la compréhension du logement répétitif réalisé à grande échelle ? Elle s’intéresse alors à la dimension plastique des formes urbaines et demande si la compréhension de leur composition peut contribuer à définir le socle d’un projet de réhabilitation ? Elle analyse dans cette perspective un objet urbain particulier : le Grand ensemble.

Les formes répétitives des percements dans les Grands ensembles se déclinent à travers la variation de leurs dimensions ainsi que par leur disposition en façade. Elles sont ensuite organisées suivant des motifs de répétition formelle sur les bâtiments sur le fond d’un plan masse qui en constitue l’instrument de composition générale. Mais comment se réalise concrètement l’articulation entre le type ou le modèle spatial, et la conception du projet d’ensemble, demande Audrey Courbebaisse ? Existe-t-il des « règles génératives » systématiques telles que Christian Moley en rend notamment compte [Moley, 1991] ?
L’immeuble est un objet architectural qui fonctionne par principe sur la répétition comme « règle générative ». Cette dernière y opère « par emboîtement d’échelles successives et croissantes ». La distribution et la structure y constituent des variables liées à la nature de la commande, ainsi qu’aux normes et aux contraintes du contexte. Dans le cadre du programme de conception d’un Grand ensemble, ces variables contribuent d’ailleurs à la production de typologies distinctes.
Christian Moley identifie à ce titre trois générations d’immeubles possibles : l’immeuble à structure longitudinale, avec les pièces d’eau groupées ou bien dispersées en façades, l’immeuble transversal avec les pièces d’eau placées au centre de la cellule, et l’immeuble à courette ou à gaine de ventilation. Le projet d’habitation collective à grande échelle procède au final de l’ajustement de ces variables fonctionnelles et structurelles, hiérarchisées suivant les intentions de l’architecte.

La répétition est un instrument de composition traditionnel de l’architecte depuis la Renaissance et la période Classique. Mais la construction du « Grand ensemble », réalisée dans le cadre d’une politique ministérielle de 1953 à 1973, introduit les nouveaux impératifs du procédé industriel et du seuil de rentabilité. Ce dernier est d’ailleurs atteint à partir de 300 logements, nous dit Audrey Courbebaisse. Mais cette exigence économique n’empêche pas de préserver la logique de composition apprise aux « Beaux-arts » par l’architecte dans le sens de l’organisation harmonieuse et hiérarchisée des éléments suivant trois échelles emboîtées : celle de l’élément lui-même, celle de la partie qu’il compose et celle du tout. Les questions de distribution et de disposition sont également mobilisées. Le « parti » architectural qui rend compte du fonctionnement des règles d’agencement choisies est d’ailleurs énoncé en amont comme première expression de l’intention de l’architecte.
La restitution en maquette des déclinaisons possibles des modules et de leurs agencements permet de comprendre immédiatement le processus à l’œuvre. Néanmoins, dans le cas de la cité Belle Paule (1952-1956), réalisée par Robert-Louis Valle, à Toulouse, la répétition intervient en l’occurrence plutôt à l’échelle de la composition des immeubles, qui sont reproduits à dix reprises sur le plan masse. De plus, le principe répétitif détermine ici un processus constructif en bandes, qui découle de la prise en compte de la configuration du terrain.

Schéma de composition des immeubles doubles, source Audrey Courbebaisse26.
Schéma de composition des immeubles doubles, source Audrey Courbebaisse26.

Finalement, l’analyse méticuleuse de la composition générale du Grand ensemble et la compréhension des principes d’articulation entre les éléments architecturaux mobilisés peuvent être résumées dans une arborescence synthétique (illustration) qui rend compte des différents emboîtements compositionnels. Elle rend également visibles les choix successifs possibles de l’architecte, tout en rendant exposant la palette initiale des formes disponibles. Elle aboutie à la production de situations concrètes diversifiées.

L’étude opératoire de la répétition du motif dans le projet du Grand ensemble permet ici de revenir sur les instruments de la conception architecturale ainsi que sur les stratégies que se donnent les architectes pour répondre au mieux à la commande. Audrey Courbebaisse nous montre à quels endroits se situent les décisions et les choix possibles au sein de cette logique rationnelle. La pertinence intellectuelle du dispositif de production nous fait également apparaître sa très grande efficacité ainsi que ses limites.

IV- Construire durable : exigences énergétiques versus contraintes réglementaires dans la conception de logements, par Timitri Toubanos27.

Comment conçoit-on des logements durables aujourd’hui demande Dimitri Toubanos ? S’agit-il de déléguer la question énergétique à un bureau d’étude, ou bien d’innover à travers la prise en compte de l’ensemble des paramètres agissant sur la dimension durable du logement ? En étudiant un corpus de réponses reconnues à l’échelle internationale, il devient possible d’identifier le panel des paramètres déterminants les apports durables de chaque proposition constructive. Comment chaque maitrise d’œuvre organise-t-elle alors la hiérarchisation de ses choix ?

L’étude d’un corpus de projets référencés durables débouche sur la formulation d’une grille d’évaluation comparative qui prend également soin d’intégrer le rôle du maître d’ouvrage aux différents moments de son intervention dans le processus. Le doctorant s’est ici notamment appuyé sur son expérience développée dans le cadre d’une dispositif CIFRE28 engagée par le bailleur social EFIDIS. L’analyse fine de deux réponses produites d’un coté en Australie par l’agence Troppo29, et de l’autre en France par EFIDIS, permet alors à Dimitri Toubanos de faire apparaître les marges de manœuvre existantes dans cette application de la notion du durable à la production de logements.

Les questions liées au développement durable ont été intégrées au débat de société en France, à partir de 2007, dans le cadre du Grenelle de l’environnement et des lois qui en ont découlé. Le secteur de la construction a été concerné à travers la mise en place de nouvelles réglementations relatives à la définition d’un niveau d’exigence énergétique de la construction neuve, rattaché à l’obtention de labels. Or, la démarche durable ne concerne pas exclusivement la mesure de la consommation énergétique des bâtiments. Elle prend également en compte leur localisation, leur lien aux services, la gestion de la mixité et les opportunités d’accès à des espaces collectifs de qualité.
Dimitri Toubanos précise que l’architecte n’est pas un spécialiste de la conception durable et qu’il doit en premier lieu s’y former. Si l’économie énergétique du bâtiment reste un point essentiel, la conception durable ne peut donc néanmoins pas s’y limiter. Mais comment prendre en compte les autres critères attendus dans le processus de conception ? D’autant plus, que les diverses exigences réglementaires sont génératrices de contradictions et placent les concepteurs face à des choix difficiles.

La réalisation d’un état de l’art relatif à un corpus d’interventions durables a permis dans un premier temps au doctorant de faire apparaître les solutions récurrentes choisies par les architectes. Puis, il s’est focalisé sur les réalisation de l’agence Troppo, qui est intervenue à la suite du passage du cyclone Tracy à Darwin (Australie). Elle s’est alors spécialisée dans cette démarche en dévelopant une approche similaire dans d’autres contextes, à partir de la mise en valeur d’une architecture locale comme meilleure réponse possible face aux enjeux climatiques.
Le bâtiment étudié par Dimitri Toubanos a été réalisé à Adélaïde (Australie) en 2011. Il réunit 27 habitations sur quatre niveaux dans un quartier modeste composé de constructions de faible hauteur. Il est composé de trois volumes distincts aux accès indépendants (photo), agrémentés de vérandas ou d’espaces extérieurs privés et collectifs. Le rez-de-chaussée accueille un café et les parkings ont été placés en sous-sol. Des jardins collectifs ont été aménagés en fond de parcelle. La structure est en béton (voiles et planchers) à l’intérieur de laquelle vient se glisser une structure secondaire en acier et bois.
L’orientation, l’utilisation de panneaux photovoltaïques, les vérandas, un système de auvents ajustables et le choix d’une ventilation naturelle, permettent de faire une proposition architecturale passive30. L’utilisation du béton donne également une certaine inertie au bâtiment, qui est par ailleurs très bien isolé en toiture. De plus, les architectes ont utilisé des matériaux locaux (pisé, bois) associés à un système de récupération des eaux de pluie, ainsi qu’à un suivi de la consommation d’énergie. Enfin, la biodiversité est prise en compte à travers l’éventail des espèces plantées dans les jardins.

Vue depuis la place Whitmore (source: Agence Troppo, Adelaïde)
Vue depuis la place Whitmore (source: Agence Troppo, Adelaïde)

Dimitri Toubanos aborde ensuite un projet relevant d’une démarche équivalente réalisé par EFIDIS, sur la commune de Verson (3.700 habitants, à 10km de Caen). Philippe Madec a d’abord gagné le concours du projet d’écoquartier lancé en 2008 par la ville en proposant un projet d’extension urbaine de part et d’autre d’un talweg préservé. Une ZAC a ensuite été créée en 2010 assortie de son cahier de prescriptions, et EFIDIS a été retenu comme aménageur. C’est dans le cadre du concours que l’atelier d’architecture Bettinger et Desplanques a été retenu pour la construction de 52 logements.
Il a proposé la réalisation de six plots sur trois niveaux plus attique, sous toiture végétalisée. En terme d’espaces extérieurs et de communs, une place a été créée à l’extrémité du terrain, à proximité d’un bâtiment sur pilotis qui accueille une salle commune. Les bâtiments ont été agrémentés de coursives intérieures de desserte, et le stationnement en extérieur a permis de définir une zone tampon vis-à-vis de l’autoroute. Le chauffage est individuel au gaz, les eaux de pluie sont récupérées pour les sanitaires, la structure est en béton et l’isolation a été réalisée par l’extérieur. Les façades et les espaces collectifs ont été particulièrement soignés. La contrainte majeure de cette opération s’est cristallisée dans la recherche d’un haut niveau de performance énergétique permettant d’obtenir les subventions tout en maintenant un coût de production acceptable.

Dans les deux projets retenus, l’habitant a été placé au centre du processus de conception spatiale, à la fois en tant qu’individu, mais également comme membre appartenant à une communauté. Les espaces ont été pensés pour assurer son bien-être et son confort de vie. Le deuxième point essentiel a concerné la gestion de l’enveloppe du bâtiment faisant apparaître deux types de réponses possibles dans l’articulation entre le principe porteur et le « remplissage » des façades. Les deux équipes ont également du intégrer les exigences réglementaires, liées au contexte de la ZAC, ou aux attentes de performance énergétique, tout en respectant l’enveloppe du budget initial. Etant donnée le degré de complexité du programme, les architectes ont du en permanence innover pour trouver des solutions permettant de répondre à l’ensemble des contraintes.
L’étude comparative programmatique, puis opérationnelle et technique, proposée par Dimitri Toubanos a permis de faire apparaître les critères déterminants du succès d’une opération durable. Il a également confirmé que la réalisation d’un projet durable est en premier lieu un parcours semé de contraintes rigides. La réponse architecturale s’y est élaborée à travers l’articulation de solutions techniques opérant à différents niveaux de conception, dans une perspective de quête permanente d’une efficacité énergétique et de recherche de qualité des espaces extérieurs et des espaces collectifs.

 

V- Conclusion : un exercice réflexif révélateur et vecteur de connaissances

Les trois propositions étudiées ont rendu compte de contextes opérationnels et d’enjeux très différents à travers des méthodes d’analyse et d’interprétation spécifiques : via la gestion de la question foncière sur le long terme chez Charline Sowa, celle de la compréhension de la logique de composition architecturale chez Audrey Courbebaisse, ou encore celle de la mise en œuvre d’un programme et d’une conception durables chez Dimitri Toubanos. Chacun des doctorants a ensuite produit une modélisation appropriée de sa problématique à travers le compte-rendu du jeu des acteurs, la description méticuleuse des éléments architecturaux mobilisés, ou encore l’identification du rôle et de la marge de manœuvre de l’architecte dans des procédures très contraintes. Par leurs approches, ils ont également montré que la qualité de la réponse architecturale découlait principalement de sa capacité à s’emparer d’une logique opérationnelle adaptée en réponse à une question posée. Le principal travail de l’architecte a notamment consisté à choisir les « bons » termes permettant de décrire de manière appropriée une situation sur laquelle intervenir. Cette description a également fait apparaître les marges de manœuvres possibles pour l’architecte.

Les propositions des doctorants nous ont ici très directement parlé des enjeux contemporains de la conception architecturale, tout en nous donnant à voir des manières possibles d’y répondre. En rendant compte au plus près des logiques économiques, des processus de conception et des leviers de l’action, ils nous ont présenté un tableau instructif et assez complet d’une certaine activité architecturale. Dans ce cadre, ils ont donné un rôle fondamental à l’analyse, qui a servi à décomposer les différents niveaux de fonctionnement du projet. Par la désignation des éléments architecturaux mobilisés, le rappel des modèles et des références, la définition des enjeux, l’identification des acteurs et de leurs attentes, on a également accédé à la dimension nécessairement collaborative du projet architectural.
La démarche de recherche a alors permis de faire apparaître des « paramètres opératoires » aux différentes phases du projet. Elle a également montré tout son intérêt en identifiant, synthétisant, puis modélisant, les processus de conception à l’œuvre dans chaque situation étudiée. La durée de l’observation ainsi que la légère mise à distance permise par la position du chercheur ont constitué des opportunités irremplaçables pour la construction d’un regard permettant de décomposer la complexité du processus de conception. Chaque doctorant a, dans cette perspective, pu se confronter à une situation constructive concrète suivant un angle particulier constitutive d’une connaissance spécifique, mais opérant néanmoins sur le processus d’ensemble.

Il faut enfin souligner la finesse du travail réalisé par les doctorants dans le cadre d’un exercice de compréhension des modes contemporains de production de l’architecture. Les connaissances mobilisées ont alors sans cesse opéré à deux niveaux : celui permettant de décrire les formes concrètes manipulées et produites dans le cadre de la réalisation d’un cadre de vie contemporain, et celui relatif à une logique de conception et de production, éminemment économique et technique, inscrite dans le cadre d’une logique de négociation permanente avec les acteurs. Pour cela, les doctorants se sont en permanence appuyés sur un travail d’analyse auquel ils ont donné la forme d’une sorte de « diagnostic opératoire », qui a permis de rendre compte de la pertinence des solutions choisies par les architectes. Le choix et la précision des paramètres étudiés ont alors constitué les qualités essentielles des analyses proposées et de leurs conclusions.

 

Références :

  1. Les premières Rencontres ont eu lieu à Nantes en 2011, puis en 2013, à Belleville. Elles ont à chaque fois fait l’objet d’un numéro de compte-rendu publié par les Cahiers de la Recherche Architecturale et
  2. Article D123-13 du code de l’éducation, faisant suite au décret no 2002-482 du 8 avril 2002 portant application au système français d’enseignement supérieur de la construction de l’Espace européen de l’enseignement supérieur.
  3. III, article 11 du décret n° 2005-734 du 30 juin 2005 relatif aux études d’architecture. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000258877&dateTexte=&categorieLien=id
  4. Dans son intervention au collège de France le janvier 2015, Eric Langereau rappelait que l’architecture et les termes de son enseignement relèvent d’une politique publique. « L’architecture entre pratique et connaissance scientifique », colloque du 16 janvier 2015 au Collège de France, organisée par Jean-Louis Cohen . https://www.college-de- france.fr/site/jean-louis-cohen/symposium-2015-01-16-10h20.htm
  5. Décret n°68-1097 du 6 décembre 1968 portant sur l’organisation provisoire de l’enseignement de l’architecture.
  6. Article 1 du décret du 6 décembe 1968 : « Dans la région parisienne, ces unités pédagogiques se substituent à la section d’architecture de l’école nationale supérieure des beaux-arts. Leur nombre est fixé à cinq et leur implantation est déterminée par arrêté ministériel […] Sur le reste du territoire, les unités pédagogiques sont constituées par les écoles régionales d’architecture. »
  7. Décret n° 78-266 du 8 mars 1978, fixant le régime administratif et financier des unités pédagogiques d’architecture. art 1 : Conformément à la mission de service public de l’enseignement supérieur qui leur est confiée, les écoles nationales supérieures d’architecture placées sous la tutelle du ministre chargé de l’architecture ont notamment pour objet : 1. La formation initiale, à ses différents niveaux, des professionnels de l’architecture ; 2. La recherche en architecture et la valorisation de celle-ci ; 3. La formation à la recherche et par la recherche ; 4. Les formations spécialisées en architecture et dans les domaines relatifs à l’architecture ; … »
  8. Article 1 : « L’enseignement de l’architecture en France répond aux exigences d’intérêt général, définies notamment à l’article 1er de la loi du 3 janvier 1977 susvisée. Il prépare l’architecte à l’exercice de son rôle dans la société, en ses divers domaines de compétence. Cet enseignement contribue à la diversification des pratiques professionnelles des architectes, y compris dans leurs dimensions scientifique et de recherche. L’enseignement du projet est au coeur de la formation et intègre l’apport des autres disciplines qui concourent à sa réalisation. », https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000258877&dateTexte=&categorieLien=id
  9. Regroupant un ensemble de formations spécifiquement dédié à l’apprentissage des méthodes de recherche, et permettant de conduire l’étudiant au
  10. Le rapport Feltesse, enregistré le 16 mai 2013: http://www.assemblee-nationale.fr/14/rapports/r1042.asp, consulté le 30/01 /2017.
  11. Qui prenait le relais de l’AERES.
  12. Le Dream, département chargé de gérer la recherche, a été créé en 2007 à l’ENSA•M. Les premiers doctorants ont été accueillis à la rentrée 2008. L’Ecole Doctorale à laquelle le Dream est rattachée est l’ED 355 de l’AMU (Aix Marseille Université).
  13. Source : http://www.theses.fr
  14. Rapport sur la recherche en architecture produit par l’Inspection Générale de l’Administration et de l’Éducation Nationale et de la Recherche, http://www.education.gouv.fr/pid77/l-inspection-generale-administration-recherche.html
  15. Enseignants Habilités à Diriger des Recherches, au nombre de 80 en
  16. Rapport IGAENR 2014-074, 14.
  17. Sur ces 3.369, 726 sont des titulaires, 2.643 des contractuels (associés ou contractuel de différents types), et cela représente 1.562 ETP au
  18. Et largement réactivée à l’occasion du décret de 2005 : Vers un doctorat en architecture, 2007,
  19. Telle que la démarche a été promue par Donald A Schön, dans son ouvrage Le Praticien réflexif. A la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel (1984) aux éditions Logiques, en 1993,
  20. Extrait de l’appel à contribution diffusé par le laboratoire project[s].
  21. Contribution de Charline Sowa, « Le projet urbain face à la décroissance urbaine : objet d’étude émergent dans la recherche architecturale », Laboratoire MHAevt, ENSA-Grenoble, sous la direction de Catherine Mauni. Thèse en cours sous la direction de Catherine Mauni, « La “ville rétrécissante” : un nouvel enjeu de la pensée architecturale contemporaine ».
  22. Oswalt , 2006, Shrinking Cities, vol. 1. International Research, Ostfildern-Ruit, Hatje Cantz.
  23. « Centres-bourgs. Programme de revitalisation », 2014, http://www.centres-bourgs.logement.gouv.fr/la-demarche-html
  24. « Nous entendons par remodelage urbain le processus simultané de déconstruction/reconstruction du parcellaire, du bâti et des usages, impactant la forme urbaine et le paysage urbain », résumé de Thèse en projet, « La ville rétrécissante » : un nouvel enjeu de la pensée architecturale contemporaine », par Charline Sowa, http://www.theses.fr/s118958.
  25. Contribution d’Audrey Courbebaisse : « La répétition dans le projet des grands ensembles, Toulouse », Laboratoire LRA, ENSA-Toulouse, sous la direction de Rémi
  26. Audrey Courbebaisse, « La répétition dans le projet de l’habitation Les grands ensembles de Toulouse »
    – Thèse de doctorat en architecture, 2015, ENSA Toulouse.
  27. Contribution de Dimitri Toubanos, « La conception architecturale au service du développement durable : Analyse d’opérations », laboratoire Liat, ENSA-Paris-Malaquais, sous la direction de Virginie PICON
  28. Le dispositif CIFRE est une Convention Industrielle de Formation par la Recherche qui subventionne toute entreprise de droit français qui embauche un doctorant pour le placer au cœur d’une collaboration de recherche avec un laboratoire public. Les travaux devront aboutir à la soutenance d’une thèse en trois
  29. Agence lauréate du Global Award for Sustainable Architecture TM en
  30. Architecture passive : un bâtiment passif est un bâtiment chauffé passivement, qui ne comprend pas de système de chauffage actif. Un bâtiment passif se chauffe avec moins de 15 kWh par an et par m². . Comment on construit un bâtiment passif ?: http://www.passivhaus-vauban.de/passivhaus.fr.html

 

Bibliographie :