Les ouvertures singulières de Dominioni - Revue de l'ENSA-M
Séminaire

Les ouvertures singulières de Dominioni

INTRODUCTION

En 2018 nous avons étudié des œuvres d’architectes Milanais dans le cadre de l’analyse du mouvement “Razionalismo di maniera milanese” dans le studio “AVEC l’architecture” dirigé par Sensini Gilles et Guéneau Jérôme. Ce fut un travail de groupe et au sein de mon équipe, j’ai eu l’occasion d’analyser l’immeuble d’habitation, Via Vigoni, de Luigi Caccia Dominioni. L’ensemble de ces travaux a ensuite donné lieu à une exposition au sein de l’ENSA•M ainsi qu’à la Maison de Architecture et de la Ville de la région PACA (du 20 mars au 20 avril 2018) mais aussi à une publication en décembre 2018 à travers deux ouvrages. Le premier synthétise les recherches de chaque groupe d’étudiants sur les œuvres de Luigi Caccia Dominioni, BBPR, M. Asnago – C. Vender et A. Mangiarotti – B. Morassutti. Le deuxième regroupe des projets d’habitation inspirés des analyses faites de ces différents architectes.

L’ARCHITECTE

Luigi Caccia Dominioni est un architecte milanais connu pour ses architectures et travaux de reconstruction d’après-guerre à Milan. Bien que son travail soit qualifié par certains d’éclectique on trouve tout de même quatre thèmes récurrents :

  • L’eau : L’architecte réfléchit aux moyens de protéger ses bâtiments des effets de l’eau de pluie. Son travail consiste en des systèmes méticuleux sur les débords de toiture et des dessins de gouttière permettant une protection face aux intempéries.
  • Le soleil : Il travaille sur des systèmes de protection qui s’alignent toujours avec des éléments de façade au point qu’on ne les distingue plus, et participent également à la mise en valeur des façades.
  • La vue : Les ouvertures sont toujours pensées de façon à avoir une relation singulière entre intérieur et extérieur. Elles ne sont pas que des percées dans un volume. Elles orientent le regard, leur cadrage est minutieusement choisi, et elles créent ainsi des ambiances particulières dans les pièces auxquelles elles sont associées.
  • Le sol : Afin d’éviter les problèmes d’humidité, il crée un niveau intermédiaire permettant de surélever le bâtiment par rapport au niveau du sol naturel. Ce niveau sert en général de parking. Quant à la véritable entrée, elle se fait par quelques marches.

LES OUVERTURES

Aujourd’hui je vous propose de faire un zoom sur l’un des thèmes de son architecture: la vue, et plus précisément les systèmes d’ouvertures. J’ai rapidement été séduite par les pièces particulières assorties des bow-windows de ses bâtiments qui sont une sorte de mélange entre plusieurs pièces et plusieurs types d’ouvertures. J’ai aussi été séduite par son travail soigné autour des ouvertures en général qui fait que les façades semblent être des sculptures en relief. Je m’intéresse en particulier à trois de ses bâtiments. Le premier est l’immeuble d’habitation Via Vigoni (1) avec ses bow-windows, résultant du plan, et ses fenêtres dont l’embrasure est en biais. Le suivant se trouve être l’immeuble d’habitation Piazza Carbonari (2) avec sa véranda en débord de la façade et ses faux bandeaux de fenêtre. Et enfin le dernier est l’immeuble d’habitation Via Santa Maria alla Porta (3) avec ses grands bandeaux de fenêtre, venant comme un ruban se dérouler sous la toiture, et ses fenêtres dont l’embrasure est en deux parties : une droite et une en biais, venant abriter les volets.

De plus, l’architecte ayant vécu toute son enfance sur une grande place avec une église somptueuse, celui-ci aurait développé une passion pour ces édifices religieux. En effet chacun de ses bâtiments aurait un lien tissé avec une église dans le voisinage. Par exemple : les bow-windows de l’immeuble d’habitation Via Vigoni orienteraient la vue des habitants vers l’église Santa Maria dei Miracoli, quelques mètres non loin. De même les proportions et compositions de façade des deux immeubles Via Santa Maria alla Porta seraient en lien direct avec les éléments composant l’église voisine du même nom.

EN DEBORD

Fig. 1 _ Extrait de photographie de la façade, Via Vigoni, Audrey Tam-Tsi, 2017
Fig. 1 _ Extrait de photographie de la façade, Via Vigoni, Audrey Tam-Tsi, 2017

Via Vigoni

Les bow-windows s’étendent sur une grande partie des salons et offrent une lumière généreuse. Le bâtiment étant situé dans un tissu dense résidentiel avec beaucoup d’immeubles de grande hauteur, un maximum de surfaces vitrées est nécessaire. Mais pourquoi dans ce cas précis, ne pas avoir fait les 4 faces du bow-window vitrées? Leurs cadrages, selon les dires, seraient dirigés vers l’église Santa Maria dei Miracoli, c’est pourquoi seules les faces du bow-window donnant sur cette église sont vitrées. Et donc la dernière face (celle la plus à droite sur l’axonométrie) obstruerait volontairement la vue avec un élément épais et infranchissable par le regard.

Fig. 2 _ Pièces graphiques du Bow-Window, Via Vigoni, Audrey Tam-Tsi, 2019
Fig. 2 _ Pièces graphiques du Bow-Window, Via Vigoni, Audrey Tam-Tsi, 2019

 

Fig. 3_Photographiede l’immeuble d’habitation, Piazza Carbonari, Cf. Source en fin d’article
Fig. 3_Photographie de l’immeuble d’habitation, Piazza Carbonari, Cf. Source en fin d’article

Piazza Carbonari

Un élément ressort du monolithe : le bow-window géant qui englobe les ouvertures centrales du cinquième et du sixième étage. Situé au-dessus du grand bandeau vertical vitré qui éclaire l’ascenseur en façade, cette excroissance devait servir à l’origine de sas entre l’ascenseur qui dessert les appartements et les entrées secondaires des appartements. Maintenant il sert de couloir entre la cuisine et le salon. Cet élément central rappelle les échauguettes des châteaux forts. Il ressemble vu de l’intérieur à une terrasse fermée avec son carrelage abrupt et son garde-corps épais mais en regardant de face cela correspond plutôt à une sorte de véranda ou bow-window à l’anglaise. Les panneaux vitrés sont tous de forme presque carré de 1,50m par 1,60m. Il y en a quatre d’affilé séparés uniquement par un dessin complexe de menuiseries en aluminium. Cela donne l’impression d’avoir un grand bandeau vitré qui se retourne sur le reste de la façade, qui elle est plate.

Fig. 4 _ Axonométrie du Bow-Window, Piazza Carbonari, Audrey Tam-Tsi, 2019
Fig. 4 _ Axonométrie du Bow-Window, Piazza Carbonari, Audrey Tam-Tsi, 2019

EMBRASURES

Fig. 5 _ Extrait de photographie de la façade, Via Vigoni, Marjolène Cerles, 2017
Fig. 5 _ Extrait de photographie de la façade, Via Vigoni, Marjolène Cerles, 2017

Via Vigoni

Ces ouvertures sont situées essentiellement dans les pièces secondaires donnant sur la façade principale Via Vigoni. Elles donnent chacune sur les terrasses en saillie de la façade. Ce sont des portes fenêtres dont l’embrasure est en biais. Tout comme pour les bow-windows leurs cadres sont assez épais, la différence étant que les menuiseries semblent être cette fois-ci en bois. Le système de ces ouvertures est traditionnel, on a deux vantaux qui s’ouvrent vers l’intérieur de chapiteaux décoratifs des colonnes dans les architectures anciennes. Tous ces éléments donnent l’impression que Luigi Caccia Dominioni a fait une sorte de réinterprétation des éléments des architectures grecques anciennes pour les implanter dans ses bâtiments de façon subtile.

Fig. 6_ Pièces graphiques, Via Vigoni, Audrey Tam-Tsi, 2019
Fig. 6_ Pièces graphiques, Via Vigoni, Audrey Tam-Tsi, 2019

 

Fig. 7 _ Extrait de photographie de la façade, Via Santa Maria alla Porta, Cf. Source en fin d’article
Fig. 7 _ Extrait de photographie de la façade, Via Santa Maria alla Porta, Cf. Source en fin d’article

Via Santa Maria alla Porta

Cette ouverture répétée à chaque étage, excepté au dernier niveau, fait penser sans aucun doute à celle vue précédemment Via Vigoni mais avec un motif d’embrasure en deux parties : la partie basse est droite, tandis que celle du haut est en biais. En effet, dans le cas précédent, nous avions une découpe de biais dans la partie basse de l’embrasure, cette fois-ci nous la retrouvons en partie haute. Le système d’ouverture est classique avec deux vantaux qui s’ouvrent vers l’intérieur en partie haut, et une allège vitrée fixe en partie basse. Le cadre est noir brillant ce qui fait en quelque sorte un rappel avec le vitrage en panneaux vitrés opaque juste au-dessus. En partie basse on trouve un balconnet dont les barreaux les plus à l’extrémité cachent parfaitement les volets une fois repliés.

Fig. 8_ Pièces graphiques de l’embrasure, Via Santa Maria alla Porta, Audrey Tam-Tsi, 2019
Fig. 8_ Pièces graphiques de l’embrasure, Via Santa Maria alla Porta, Audrey Tam-Tsi, 2019

 

BANDEAUX

Fig. 9_ Elévation, Piazza Carbonari, Audrey Tam-Tsi, 2019
Fig. 9_ Elévation, Piazza Carbonari, Audrey Tam-Tsi, 2019

 

Piazza Carbonari

Le grand bandeau de fenêtre que l’on pense s’étendre de la cuisine au 6ème étage à la chambre est en fait un faux bandeau. Il s’agit en réalité d’un panneau vitré teinté qui cache dans l’épaisseur du mur un store coulissant venant se positionner sur la fenêtre de la chambre (à droite sur l’axonométrie). Les panneaux vitrés ont de fins cadres en aluminium donnant la sensation que c’est un seul grand bandeau vitré qui file sur la façade. De plus il y a un cadre en aluminium qui entoure à la fois le faux panneau vitré et à la fois la vraie fenêtre, il ressort de quelques millimètres de la façade. Cela renforce le sentiment d’avoir un seul système d’ouverture comme on peut avoir parfois aux autres étages.

Fig. 10_ Axonométrie d’un bandeau, Piazza Carbonari, Audrey Tam-Tsi, 2019
Fig. 10_ Axonométrie d’un bandeau, Piazza Carbonari, Audrey Tam-Tsi, 2019

 

Fig. 11 _ Extrait de photographie de la façade, Via Santa Maria alla Porta, Cf. Source en fin d’article
Fig. 11 _ Extrait de photographie de la façade, Via Santa Maria alla Porta, Cf. Source en fin d’article

Via Santa Maria alla Porta

Ce grand bandeau vitré situé tout en haut de l’immeuble rouge est répété à l’identique dans le dessin mais à l’envers sur l’autre bâtiment au dernier étage qui va de pair avec celui-ci. On pourrait penser que tout comme dans les bandeaux vitrés de Piazza Carbonari les verres opaques cachent quelque chose. Mais pas cette fois-ci, ce grand bandeau vitré se retourne sur les autres façades côté cour intérieure et ne cache pas de volet à galandage. Cette fois-ci le système d’occultation se fait avec un débord de toiture assez imposant en plus d’avoir des gouttières épaisses. Les deux bâtiments étant situés dans un contexte urbain dense le fait d’avoir de grands bandeaux vitrés a une grande importance pour l’entrée de lumière. Tout comme pour l’immeuble d’habitation Piazza Carbonari les derniers étages sont beaucoup plus avantagés que ceux d’en bas car ils disposent d’une vue plus dégagée, souvent d’une terrasse et d’une pièce exceptionnelle. Ici on n’a pas de bow-window géant mais on a une pièce principale qui possède un bandeau vitré qui fait tout le tour de la pièce y compris dans l’angle.

Fig. 12_ Axonométrie du bandeau, Via Santa Maria alla Porta, Audrey Tam-Tsi, 2019
Fig. 12_ Axonométrie du bandeau, Via Santa Maria alla Porta, Audrey Tam-Tsi, 2019

PETITE CURIOSITÉ

Fig. 13 _ Photographie de la façade, Via Vigoni, Audrey Tam-Tsi, 2017
Fig. 13 _ Photographie de la façade, Via Vigoni, Audrey Tam-Tsi, 2017

Via Vigoni

Cette façade est composée de façon asymétrique par rapport au grand axe central marqué par l’énorme cheminée qui jaillie de la toiture. Deux colonnes de bow-windows sont placées à gauche et à droite de cet axe, toutefois celles à gauche (sur la photo) ne sont pas identiques à celles de droites car plus grandes. Ces éléments prennent une place importante dans la façade principale de l’édifice au vu de leur positionnement. Le fait qu’ils soient plus en saillie par rapport au reste de la façade attire forcément le regard et nous perd à travers la complexité des éléments qui dessinent la façade.

 

Fig. 14_ Photo Piazza Carbonari, Cf. Source en fin d’article
Fig. 14_ Photo Piazza Carbonari, Cf. Source en fin d’article

Piazza Carbonari

Cela donne un côté monolithe percé à l’édifice. Cela est d’autant plus accentué par l’effet d’asymétrie générale qui nous perd dans la lecture de la façade. Difficile de comprendre à première vue où sont les planchers et où ils s’arrêtent. Il n’y a que lorsque l’on regarde l’endroit où est situé l’ascenseur en façade sud que l’on voit clairement où sont les limites de chaque étage à travers le tracé horizontal qui se voit par transparence. De plus comme les bandeaux vitrés ne sont pas alignés les uns aux autres on ne comprend pas à première vue la logique du plan des étages en regardant les façades. Chaque façade a sa propre identité et aucune ne se ressemble.

 

Fig. 15_ Analyse d’élévation, Via Santa Maria alla Porta, Audrey Tam-Tsi, 2019
Fig. 15_ Analyse d’élévation, Via Santa Maria alla Porta, Audrey Tam-Tsi, 2019

Via Santa Maria alla Porta

L’immeuble d’habitation est en deux parties: la première est un bloc fin rouge de type 3 fenêtres (à gauche sur l’élévation) et le deuxième est un grand bloc de type 5 fenêtres (à droite sur l’élévation). Les ouvertures sont relativement régulières aux étages, à l’exception du dernier étage sous le toit qui est totalement différent avec son grand bandeau vitré dont la pose est au nu extérieur de la façade. C’est une façon de dessiner un dernier étage typique de Caccia Dominioni que l’on retrouve dans la majeure partie de ses travaux. Le dernier étage est toujours un niveau exceptionnel et unique avec de grandes ouvertures et des pièces ambigües. En regardant de plus près l’alignement des ouvertures du 1er étage au 3ème étage on peut voir qu’il y a un décalage entre celles du bâtiment de gauche et celles du bâtiment de droite. Celles du bloc rouge sont régies par la composition de l’église Santa Maria alla Porta, tandis celles du grand bloc sont alignées à celles du bâtiment voisin. Seules les ouvertures en haut et en bas des deux parties du bâtiment sont alignées, cela permet d’avoir quand même une liaison et une unité entre les deux volumes.

CONCLUSION

L’architecte Luigi Caccia Dominioni à travers ses œuvres nous montre qu’il aime expérimenter divers styles architecturaux et qu’il n’hésite pas à mélanger plusieurs éléments et matériaux afin d’arriver à un édifice complexe avec une identité forte. Ses façades sont toujours parlantes et dessinées avec une grande minutie bien qu’en regardant la première fois on a juste l’impression que les éléments ont été jetés aléatoirement sur le volume. Les ouvertures sont chez lui bien plus qu’un simple percement dans un volume, elles hiérarchisent ses façades et les animent, elles sont indissociables des pièces qu’elles accompagnent et revêtent plusieurs fonctions. L’intention de cet architecte se ressent jusque dans ses ouvertures. Il pense la façade comme une sculpture qu’il vient modeler et ajuster pour qu’elle colle parfaitement à la forme particulière que prennent ses pièces. C’est comme du sur mesure pour un bâtiment et chaque ouverture est unique même si ces systèmes d’ouvertures sont réemployés par l’architecte dans tous ces bâtiments il y aura toujours un détail qui aura changé car chaque ouverture est adaptée à la fonction et l’orientation qu’il lui donne ainsi qu’à sa localisation.

Dans le cas des bow-windows des immeubles d’habitation Piazza Carbonari ainsi que Via Vigoni on a pu voir que l’architecte oriente le regard en occultant certains pans des bow-windows ou non. De plus, le fait d’être en saillie sur la façade donne la sensation que l’habitant est projeté en avant et surveille la ville depuis sa tourelle d’observation. Nous avons aussi vu des ouvertures plus classiques comme celles avec embrasures en biais des habitations Via Vigoni et Via Santa Maria alla porta pour les pièces secondaires. Celles-ci permettent de contraster avec leur régularité et leur symétrie avec les autres ouvertures qui elles sont uniques et désaxées dans la composition générale de la façade. Toutefois elles ne sont pas non plus de simple ouvertures elles font partie d’une mise en scène dans l’édifice avec leur réinterprétation de frontons et colonnes à la grecque elles donnent de l’importance au fait que l’on franchisse un seuil entre le dedans et le dehors. On a la sensation d’entrer dans un lieu sacré.

Fig. 16_ Photographie prise de l’intérieur de la Casa Caccia Dominion, Cf. Source en fin d’article
Fig. 16_ Photographie prise de l’intérieur de la Casa Caccia Dominion, Cf. Source en fin d’article

SOURCES PHOTOGRAPHIQUES :

Fig. 3_ Extraite du Site internet, 2019: http://www.ordinearchitetti.mi.it/it/mappe/itinerari/edificio/423/18-il-condominio-milanese/galleria

Fig. 7 _ Extraite du Site internet, 2019: https://www.pinterest.fr/pin/493918284123533361/

Fig. 11 _ Extraite du Site internet, 2019: https://blog.urbanfile.org/2014/10/21/zona-porta-magenta-santa-maria-alla-porta-e-luigi-caccia-dominioni/

Fig. 14 _ Extraite du Site internet, 2019: http://www.ordinearchitetti.mi.it/it/mappe/itinerari/edificio/423/18-il-condominio-milanese/galleria

Fig. 16 _ Extraite du Site internet, 2019: https://www.wbw.ch/en/magazine/archive/2013-12.html

Par Audrey Tam-Tsi

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